MOI


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Pour Pascal, le moi était haïssable: formule de moraliste, qui estime que le moi est «injuste», «tyrannique», qu’il se fait «centre du tout». Loin du texte, près des réalités, Paul Valéry commente: «Le moi est haïssable..., mais c’est celui des autres.»

Pour nos contemporains, pour les prophètes de la «mort de l’homme», le moi n’est pas seulement détestable; il est suspect, il est décevant, il est frelaté, il est inconsistant: simple «effet de surface». Ce n’est plus une formule de moraliste; c’est une formule d’analyste. Le moi cède, non sous la pression de la bienséance et de l’ascèse (selon les équations pascaliennes: politesse = moi «couvert», «non ôté»; piété = moi «anéanti»), mais sous les coups de l’épistémologie. C’est que nos contemporains ont lu Marx, Freud, Nietzsche. Ils ont appris que la vérité du moi n’est pas dans le moi, qu’elle est dans l’infrastructure économique, dans l’inconscient, dans le rapport de la force à la force comme affirmation de la vie. Mieux encore: ils ont appris du linguiste, du logicien, du biologiste, en général de la nouvelle science de l’homme, pourquoi et en quoi il importe de substituer à la notion humaniste de l’homme un objet d’étude anthropologique qui n’a plus rien d’anthropomorphique, qui n’est qu’une variante entre beaucoup d’autres d’un thème organisateur partout répandu (dans le social comme dans le vital, dans l’animé comme dans l’inanimé, car la science n’atteint que du cosmique au sens grec: du rangé, du disposé, du distribué, du déjà réparti). C’est pourquoi ce théâtre d’ombres qu’est la conscience ne les intéresse plus. Le mirage se dissipe. Le moi disparaît avec l’émoi. Là où étaient l’agitation, la prétention, et aussi l’insatisfaction, ont pris place l’ordre, la syntaxe, la structure.

Sur quoi on pourrait opiner que l’effacement du «sujet» prépare de belles revanches et que, déjà, sous nos yeux, s’amorce la réaction, le mouvement compensateur: éloge de la différence, de la singularité, éloge de ce qui résiste à la logique, de ce qui heurte et fracture le système (les mauvaises langues, les esprits de peu disent même que le paradoxe est grand d’une époque où le moi tombe en disgrâce et s’érige en souci, où il s’abolit, se dorlote, réclame à la fois d’être dissous, soigné, compris, guéri).

Une observation plus généreuse éloigne des jugements simplistes. Il y a bien deux courants dans la philosophie de notre temps: un courant logique ou logiciste et un courant antilogique, plus exactement hétérologique, pour reprendre un terme de Georges Bataille. Mais ces deux courants se complètent plus qu’ils ne s’opposent, et même ils s’accordent lorsqu’il s’agit de mettre le moi en procès.

Ce sont les techniques conceptuelles de la science, la formalisation logique, qui permettent d’ordonner l’humain, le qualitatif de l’homme, comme elles ordonnent le physique, le qualitatif de la nature (une mathématique de l’ordre se distingue d’ailleurs d’une mathématique de la quantité). Ce sont elles qui dégonflent le mieux, qui crèvent comme bulle la fausse intériorité de la conscience. S’il n’y a plus de moi, si le sujet psychologique n’était qu’enflure, redondance, construction en trompe l’œil, c’est parce qu’un schéma structural a été révélé sous le désordre des apparences. Même les mythes, la foison des mythes, le foisonnement du mythe recouvrent une algèbre de l’échange, un arrangement du monde et de la société, une réglementation du rapport à autrui (et, par contrecoup, du rapport de soi à soi).

En même temps, non contradictoirement, c’est une volonté de transgression, un appétit de contestation radicale qui a défait le moi, qui a sapé ses édifices imaginaires et qui l’a finalement replié dans une totalité anonyme, dans un ordre de base que dissimulait ou falsifiait la conscience subjective. On a détruit ses «effets», mais pour le rendre à ses causes. Manœuvre réussie grâce à la science et néanmoins initiative venue de plus haut que la science. C’est pourquoi quelques auteurs en restent à la résorption du moi dans ses causes (un savant n’a pas à passer outre). Mais quelques autres, aujourd’hui même, examinant la totalité où le moi s’est effondré, y découvrent autre chose que la totalité logique qui a servi d’outil à la problématique: non pas un système d’éléments neutres, indifférents, interchangeables, mais une totalité de différences intensives; ou plutôt – l’idée de totalité évoquant encore pour eux une totalisation logique, un ordre maîtrisé ou maîtrisable, un «savoir absolu» (seule la totalité conçue par les néo-platoniciens est intrinsèquement différentielle, faite de singuliers, non totalisable, transie par un indéterminable) –, ils ne découvrent qu’une disparité de forces, de degrés de puissance, d’exigence, il faudrait dire d’aptitudes inégales à soulever ou à écarter les fardeaux que les moi conscients se plaisent tant à inventer, à s’imposer, à infliger aux autres.

Ainsi, dans la mesure où l’on entend rendre justice à chacune des tendances en présence, on conclura: remercions la science d’avoir «déconstruit» le moi; mais remercions les «derniers philosophes» d’oser dire que la science qui allège, qui exonère n’a pas à devenir un poids; remercions-les d’esquisser une philosophie de l’altérité, de la différence, de la singularité auto-affirmative, qui n’a rien à voir avec une philosophie du moi. Celle-ci n’était que le reflet des illusions de la conscience. Celle-là se rapporte exclusivement à ce qui veut dans chaque vouloir, et qui ne veut correctement que dans l’inconscient (de sorte que la conscience, même morale, est immorale, parce que menteuse: la seule éthique, comme l’a vu Spinoza, est celle d’une spontanéité, d’une détermination de soi à soi, qui s’effectue plus bas que la conscience; on ne fait jamais ce qu’on dit qu’on fait, on fait ce que l’on est).

Ce long exorcisme du moi, où se complaisent nos auteurs, est consécutif à trois siècles de philosophie de la conscience, du cogito , du sujet, de la pensée en première personne. Nos contemporains ont donc quelque excuse: le moi obsédant, omniprésent les a lassés. Il était d’ailleurs plus encombrant que monotone, car un surmoi, qui n’est pas que freudien, l’escortait, lui servait de garant. S’il n’y avait eu cet absolu en surplomb, ce moi suzerain qui tient en main le moi vassal et qui lui porte aide, jamais ce dernier n’eût affiché tant d’assurance: il ne se centrait, ne s’équilibrait, ne se consolidait qu’en Dieu. Or, l’idée de Dieu, l’idée d’un dieu qui serait le lien ou le contrefort d’un moi divisé, incertain, vacillant, n’était évidemment que la projection onirique d’un manque qu’on cherche à combler, l’aveu d’un désarroi. Ce rêve une fois rapporté à sa cause, c’est-à-dire au rêveur, il n’y avait plus d’appui divin, de lien divin, et pas davantage de cohésion du moi, d’unité du moi. Dieu et le moi sont tombés ensemble, parce qu’ils se conditionnaient mutuellement, parce que le moi imaginait un supermoi pour suppléer à sa propre carence. Plus profondément, car cette analyse, devenue lieu commun, banalise ce qu’il y a eu de plus mordant dans l’histoire du mysticisme, à savoir la lente corrosion des notions de Dieu et de moi par l’idée de néant, ou l’idée d’informité: quand Dieu s’absorbe dans le sans-forme, le moi, lui aussi, s’arrache à sa forme et s’en exile. Le vrai parallélisme, celui que l’historien constate, est la croissance simultanée d’une théologie négative (incomprise et trahie par les passages à l’éminence) et d’une égologie négative, d’une théorie du moi qui ne dit pas ce qu’il est, qui dit ce qu’il n’est pas. Sans la confrontation, sans l’affinité secrète des idées d’être et de néant, le vocabulaire athée serait plat et la négation du moi serait pis que puérilité: elle serait mièvre. Mais les pensées collectives (et les philosophies hâtives) ne respirent pas à cette altitude. Le moi a été soupçonné parce qu’on avait cru en faire un problème, alors qu’on en faisait une solution. Peu à peu il avait occupé la place, toute la place. Il était fatal qu’on s’aperçût un jour que cette emprise était ridicule, qu’en définitive l’ego est sans lieu assignable, qu’il n’est qu’un nom de rechange, passablement ironique, pour les catégories de l’«ailleurs», du «nulle part», du «personne», de vacance et d’indéfinition, qu’on prenait, par confusion des registres, pour une personne de contrat, de signature, de responsabilité ou d’imputation.

Cependant, ceux qui ne font pas commencer l’histoire de la philosophie au XXe siècle, ni même au XVIIe, savent pertinemment que le moi n’est pas sorti tout armé du cerveau de Jupiter, ou plutôt du front d’Athéna, qu’il n’a jamais paru, comme concept philosophique, sous une plume grecque (pas même sous la plume chrétienne des métaphysiciens du Moyen Âge). Le moi est un intrus en philosophie; c’est une idée moderne, une idée cartésienne.

1. Le moi et l’histoire de la philosophie

Les Anciens: l’exemple de Plotin

Les Anciens se passaient de la notion du moi, non par ignorance de la psychologie (et moins encore de la morale), mais parce que la psychologie qu’ils élaboraient se reliait à une cosmologie, à une ontologie qui étudiaient l’organisation universelle et qui situaient l’homme, à son rang, dans l’ordre total. Résumé de l’univers, microcosme, l’homme n’était qu’en apparence privilégié. Il l’était comme être du milieu, comme charnière entre le monde des corps et celui des «réalités divines» (les intelligibles). Mais, justement, connaissant les deux et ne pouvant se connaître qu’à partir des deux, il se bornait à tenter d’expliquer ce qui l’explique, ce qui, même récapitulé en lui, n’en est pas moins plus vaste et plus profond. Il se voyait à mi-hauteur de l’échelle des êtres, et il ne tirait sa valeur que du niveau et de l’office qui lui étaient dévolus dans la hiérarchie globale: façon non équivoque de le faire rentrer dans un tout, de le ployer à la loi du tout. Son intériorité venait de l’immanence de cette loi en lui et de son aptitude à l’épeler, non d’une rentrée en soi, ni même d’une maîtrise de soi, si elles n’eussent correspondu à la teneur de cette loi.

Il est significatif que l’âme intellectuelle chez Aristote se définisse non par le pouvoir de dire je , mais par la capacité de devenir toute chose, en vertu de la double appartenance signalée, de la situation intermédiaire qui était celle de l’animal raisonnant.

Il est significatif aussi que la connaissance de soi, vantée par Socrate, n’importe en philosophie aucun narcissisme, aucun psychologisme, qu’elle inaugure au contraire la chasse à l’idée, à l’essence, à l’universel, dont Platon ne sort victorieux (avant d’échapper à des difficultés nouvelles) que grâce à sa réflexion sur la géométrie, à sa découverte des invariants de pensée, des rapports immuables.

Plus significatif encore le cas de Plotin, en qui se ramasse presque intégralement la philosophie grecque (platonisme, aristotélisme, stoïcisme). Il ajoute une mystique à sa critique, comme Platon avait ajouté une érotique à sa dialectique. Il introduit une «anabase de l’âme», une «conversion». Mais cette remontée n’est aucunement l’histoire d’une âme et ce retour n’évoque celui d’Ulysse qu’en hommage à Homère. Ils n’ont rien d’une «odyssée de la conscience», ni même d’une «phénoménologie de l’esprit». Car ils ne passent ni par des aventures dramatiques, ni par des illustrations typologiques. Ils ne sont commandés, très strictement, que par la loi du tout, par la réintégration objective et méthodique de la partie dans le tout. L’exemple de Plotin est même tout à fait topique. Voici pourquoi.

Il l’est parce que Plotin prend en thème un soi ou un lui , parfois un nous (première personne du pluriel), qu’on risque de forcer, de fausser, de moderniser, en le traduisant par un moi , même si le pronom réfléchi autos est d’usage indéterminé, omnipersonnel, et même si Plotin, à de rares occasions, médite en solitaire, parle en son nom, soliloque en disant je. Le plus révélateur est que ce soi ou ce lui , ce nous , ce moi , n’entre en scène que pour se trouver des limites qu’il ne trouve pas. Toutes ses tentatives pour se borner, se fixer, s’arrêter échouent. Impossible de «délimiter le soi», de décréter qu’il «s’étend jusqu’à un point» (de dire: «jusque-là c’est moi», traduit E. Bréhier). Finalement, le soi, le moi, c’est le tout, c’est l’être universel: affirmation maintes fois répétée. Quand le soi a compris qu’il est fondamentalement le tout, la destruction des pronoms personnels est consommée. «Le moi et le toi, écrit Plotin, le «je suis tel» que tu prononçais par attachement au particulier, sont caducs; il n’y a plus de limites, il n’y a que l’être.»

On a rapproché ces formules, sans pouvoir établir la filiation, de la leçon contenue dans les Upanishad : Brahman et tman, l’absolu et le soi (ou le moi) ne font qu’un; l’un comme l’autre, l’un et l’autre sont le ça , le il. Si l’on ajoute que le soi plotinien s’identifie non seulement au tout, mais au principe du tout, à l’énergie productive qui est informelle, exempte de détermination, on achève de comprendre que la notion du moi est à «infonder» (à «effonder», dirait même Gilles Deleuze), non à fonder, qu’elle n’est pas à consolider, mais à dépasser. Relative à une attitude, qui est celle de l’adhérence sans recul, sans ouverture et sans souplesse, elle est mystificatrice. Ce qui n’empêche pas Plotin d’admettre des singularités par reprise du tout sous une dominante, sous une différence. Mais ces singularités sont des «parties totales», non des moi insulaires, ou, comme il s’exprime, non des fragments.

L’exemple de Plotin est également topique parce qu’il se défie de la conscience psychologique, parce qu’il la présente comme un miroir déformant; parce qu’il note que la prise de conscience inhibe, altère ou affaiblit, que la pensée se possède sans avoir à faire retour sur soi, que l’âme exerce ses dispositions avec d’autant plus de rectitude et d’intensité qu’elle n’en a pas conscience, et que l’idéal de la lecture objective, désintéressée, réside dans l’oubli du lecteur par lui-même; on n’a pas à se savoir lisant; on n’a pas à se rappeler qui l’on est quand on fait. Tout à sa contemplation, Socrate n’a plus souvenir de lui-même; il ignore quel il est: intelligence ou âme; il est passé dans l’objet, il est devenu cet objet. Rien de plus précieux que ce regard théorétique, ce regard qui regarde mais ne sait pas qu’il regarde, ce regard objectif de l’objet, ce regard qui est l’objet; lui seul constitue la science, et il la constitue sur la chose. C’est par contresens qu’on médit de la theoria antique, de la contemplation. Kant a professé que la liaison des représentations se fait grâce à l’unité du je , à l’identité du «je pense»: remarque contestable, parce que gauchie, l’unité du je n’étant pas réellement donnée à la conscience, n’étant qu’escomptée et postulée, reportée ou recherchée à l’infini. Mieux avisé, Plotin enseignait que la pensée qui se configure à l’objet s’articule sur lui, a chaque fois la même unité que lui, ni plus ni moins. Ce qui est à expliquer, ce n’est pas l’unité des représentations; elle suit de la fidélité à l’objet, de la cohérence d’une lecture de structure. La seule chose à expliquer, c’est la «chose», la chose qui est système de déterminations, qui est le monde. Plotin l’explique par une totalité qui est simultanément, indivisiblement, être et acte, essence et existence, totalité différenciée, hiérarchisée, qui n’est pas une réalité superposée au réel, mais l’ordre et le dynamisme de tout ce qui se manifeste. Peu importe ici sa solution: il est probable qu’elle en vaut d’autres. Son intérêt pour nous, au fil de cette note, est d’attester qu’un philosophe de l’Antiquité n’avait que faire d’un subjectivisme, même purifié, même distingué d’un psychologisme.

L’exemple de Plotin est d’autant plus probant qu’il pensait aussi le monde comme lieu de la destinée et l’âme comme sujet du salut. Mais cela n’affectait ni l’ordonnance de sa cosmologie ni l’intellectualisme de sa psychologie. Il échappait ainsi aux pièges où succombent les doctrines, religieuses ou pas, qui exaltent, sans les décanter, les aspirations du moi intérieur, du moi vital, du moi de la conscience de soi, de la représentation de soi, du moi placé en porte à faux dès qu’on le sépare du Tout. En somme, le moi qui n’est qu’un moi est ce porte-à-faux, ce pseudo en personne, sur lequel Plotin a insisté dans sa théorie de la faute. Pour lui, les avatars du moi ne témoignent pas en faveur de la conscience; ils plaident contre elle; ils la relèguent dans l’univers du songe et de la fantasmagorie, là où le sommeil lui-même se croit vigile, entreprenant et artiste.

La promotion philosophique du moi

Il faudra Augustin l’Africain pour passionner la conscience, Augustin le rhéteur pour la faire vibrer, la rendre importante, pathétique, «autobiographique», pour exacerber sa sensibilité et son angoisse (encore que, relativement au petit nombre des élus, à la masse de perdition, la prédestination augustinienne soit une manière – assez sombre – de relayer le rationalisme antique, de réensemencer un minimum de nécessité dans une sotériologie où la contingence des choix a surtout besoin d’être contenue). Et il faudra l’activisme des modernes, leur romantisme d’une mainmise sur la nature en attendant celui d’une dévotion au devenir linéaire, à l’évolution qui crée (sans parler de celui du sentiment, de l’illumination par le sentiment) pour faire pénétrer jusqu’en métaphysique ce que les Anciens n’ignoraient pas, mais qu’ils étaient capables de dégriser, de radicaliser; leur vision du monde – celle des poètes, des dramaturges, des orateurs, des chroniqueurs, celle aussi des philosophes – pouvait être épique, lyrique ou tragique; mais leur science des principes, leur «philosophie première», leur ontologie, ne l’était pas.

La promotion philosophique du moi commence avec Descartes avec le «je pense, donc je suis». Encore n’a-t-on jamais su ce qu’elle signifiait exactement. En effet, deux doutes subsistent, en plus de celui, habilement gradué, qui, par miracle ou enchantement, conduisit Descartes à ne plus douter.

Le premier concerne le sens et la portée du je , ou plutôt des deux je , car on se demande s’il s’agit du même. Le cogito , le «je pense», reconquiert sur le scepticisme, non pas l’être, mais la certitude du «je suis», c’est-à-dire l’existence du sujet qui pense (de la «chose pensante»), l’existence du sujet en tant qu’il pense, pendant le temps qu’il pense.

Problématique inconcevable pour un Ancien, notamment pour un platonicien, mais aussi pour un stoïcien; la partie n’étant que par le tout, une affirmation inconditionnelle de l’être ne peut porter que sur le tout; si elle venait à porter efficacement sur la partie, celle-ci serait le tout (dans ce sens, le cogito serait le monde, il ferait le monde, il épuiserait et prescrirait la totalité de l’être: cogito, ergo totum ); à la rigueur, on peut suspendre l’affirmation ontologique du tout: même alors, on ne méconnaît pas que sa référence est le tout.

Admettons cependant la dissociation cartésienne de l’être et de la pensée (qui entraîne de surcroît le dualisme de la pensée et de l’étendue). On obtient comme certitude que le fait de penser implique l’existence du pensant, l’existence du je qui pense. Mais quel est ce je ? Quelle existence lui reconnaître? Jusqu’à quel point le je du «je pense» est-il identique à celui du «je suis»? Car le je qui existe, même comme pensant, est inévitablement concret, particulier (sinon, pourquoi dire «je»?), tandis que le je qui pense, même quand il pense son existence de pensant, est à distance de son individualité d’existant (sinon, comment ferait-il pour la penser, pour la juger, pour énoncer son jugement?).

Ce n’est pas tout: le chassé-croisé des je n’est pas terminé; il est si compliqué, si rempli de surprises et de méprises, que le XVIIe siècle a eu raison d’en faire un jeu de salon. Le je du «je suis», s’il désigne l’existence d’un sujet qui pense, d’un moi ou d’une âme que Descartes réduit à la seule activité de penser, devrait tirer son apodicticité (sa nécessité) du je du «je pense»; sinon, il lui ajouterait, il ne lui serait pas équivalent. Or il lui ajoute.

En effet, la pensée emporte sa propre existence de pensée, elle l’emporte nécessairement chaque fois que penser qu’on pense atteste la réalité de la pensée. Mais cette réalité de la pensée ne doit pas pousser à des glissements de sens indéfinis, à des quiproquos sur la notion d’être: il importe de ne pas confondre l’implication obligatoire de l’être de la pensée dans la pensée, dès qu’il y a pensée, et l’existence de la pensée en nous; l’existence de la pensée comme pensée et l’existence d’existants qui pensent (l’existence de la pensée comme pensée est d’ailleurs synonyme de la pensée elle-même, son affirmation est une tautologie: dire que la pensée existe comme pensée, c’est répéter que la pensée est la pensée, ou qu’on est ce qu’on est: je suis, donc je suis , plaisante Fichte, brocardant Descartes); l’être des nécessités logiques et celui des nécessités ontologiques, encore moins l’être comme exister, comme actualité, et l’être comme genre ou comme notion. Dans le cas considéré, l’être est ramené à l’existence de la pensée, et cette existence, dont le concept n’a pas été critiqué (la polysémie eût alors éclaté), recouvre du nécessaire (de type logique et ontologique) en même temps que de l’accidentel (de type expérimental). Ce qui est nécessaire, c’est qu’on soit pour penser (si l’on pense on existe – on existe comme pensant). Mais il n’est pas nécessaire qu’il y ait des êtres pensants: c’est seulement un fait («l’homme pense», constate Spinoza, en troisième personne, non en première).

Dès lors, la nécessité de l’être du cogito s’inscrit à l’intérieur d’une réalité, non d’une nécessité, et lui est subordonnée. Techniquement, c’est une nécessité conditionnelle, hypothétique; elle ne se vérifie que pour autant que la condition préalable est donnée. Dès lors aussi, le je du «je pense» renvoie à l’existence de fait d’un moi qui pense, avant que le je du «je suis» renvoie à l’existence inéluctable d’un autre moi, d’un moi proprement apodictique, qui est celui d’un pensant dont tout l’être n’est que de penser, tandis que l’être du moi empirique ne pouvait être qu’empirique. Il y a deux sortes d’être, deux sortes de moi ou de je ; et, en dépit de l’utilisation du même pronom pour une pensée existante en fait et pour une pensée existante en droit , il n’est pas possible d’étendre la nécessité de la seconde à la facticité de la première. On a joué avec les je , sur les je. Mais le je qui existe parce qu’il pense n’est pas celui qui pense parce qu’il est.

Un second doute demeure: que cherchait Descartes? une certitude métaphysique pour sortir de l’irrésolution, pour se soustraire à l’esprit de dispute qui l’avait irrité et déçu dans la scolastique? ou bien une évidence, un critère d’évidence, une règle méthodologique pour construire la science? Vraisemblablement les deux (il les soude d’ailleurs l’une à l’autre: ce que lui reproche Husserl), mais d’abord l’évidence, la culture de l’évidence; s’il a touché la certitude en matière métaphysique, elle ne lui a guère profité pour sa morale. À peine a-t-il établi la vérité du cogito qu’il s’en sert, qu’il en dispose, qu’il en fait la vérité type, la vérité prototype, celle qui livre à l’état pur le critère du clair et du distinct. Descartes ravi, Descartes apercevant clarté et distinction dans l’idée d’un moi sans corps et sans monde, dans une pensée qui n’est que pensée, dans une conscience de soi qui a lâché l’être et la réalité des choses pour ne retenir que son existence de pensée; Descartes qui a révoqué toutes les certitudes naturelles en vue de dégager une âme séparée, un sujet sans objets, un cogito tout intérieur face à une étendue tout extérieure; Descartes qui puise dans ce résultat étrange, étriqué, truqué la notion du clair et du distinct et qui, aussitôt , légitime par elle les certitudes qu’il a d’abord exclues pour dévoiler ce qui la fonde; Descartes qui a pratiqué le vide dans la conscience, mais qui, après l’intermède du «je pense, je suis», la retrouve pleine d’idées, et d’idées clarifiables, justifiables; Descartes qui, par l’idée du Dieu vérace, se fait rendre un monde qu’il a perdu: tout cela est entré dans notre folklore métaphysique, tout cela est notre mémoire, mais n’est plus notre tentation. Une évidence achetée à coups d’artifices est trop cher payée; l’intuition du «je pense» passe par trop de fictions.

L’héritage de Descartes

Husserl sera le dernier à lui faire crédit; ou plutôt il ne recommencera le cartésianisme qu’en le modifiant. S’il recourt au procédé de la suspension du monde, ce n’est pas pour atteindre un cogito qui ne penserait qu’à lui, qui ne penserait que lui; c’est pour tirer à la lumière la structure intentionnelle de toute connaissance objective. Il n’admet qu’un cogito cogitatum , c’est-à-dire une corrélation où l’objet de pensée reste présent, en même temps qu’irréductible au sujet pensant. De la sorte, le monde empirique a beau être négligé, mis hors considération, puisqu’on ne s’intéresse alors qu’au mécanisme du connaître comme tel, du moins son affirmation n’est pas compromise: au contraire, elle est préparée, appelée, et même fondée, par l’objectivité qui adhère à l’acte du cogito. Du point de vue de Husserl, le cogito porte en lui l’exigence du monde objectif; et c’est grâce à cette exigence que les perceptions de fait peuvent avoir un sens de droit, ou encore, selon sa terminologie, que la logique de la perception et la logique de la raison ne font qu’un. Cependant, même Husserl ne parvient pas à rompre le cercle où s’est enfermé Descartes. Il aboutit à une objectivité fondée dans le moi et sur le moi, à une ontologie de l’être-pour-moi, tout entière confinée dans la sphère de la subjectivité. Héritier de Descartes, il a réintégré, contre Descartes, l’être dans le moi; mais pas plus que Descartes, il n’a réintégré le moi dans l’être.

Ainsi, l’introduction cartésienne du moi en philosophie soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout. Malgré cela, le cogito était promis à une longue carrière. L’empirisme anglais a pu miner l’idée du moi; en la critiquant, en y voyant une illusion utile, il paraissait quand même la prendre au sérieux. À son tour, Kant a pu faire ressortir, sans pitié pour le spiritualisme substantialiste de Descartes, le caractère purement phénoménal du moi psychologique – ce qui était gros de conséquences pour l’anthropologie à venir, ce qui rendait la conscience à la science, à la connaissance objective des causes du moi, ce qui allait permettre, avec le démontage des pièces du moi, la levée des masques –, il n’en maintenait pas moins un je transcendantal et il découvrait un sujet du savoir, un sujet épistémique , dont le rôle législateur et constituant ne se confond nullement avec une opérativité de conscience (mais j’ai signalé plus haut comment les Anciens, dans le domaine du savoir, obtenaient un regard objectif de l’objet, un regard sans suppôt: la vision épistémique n’est pas vue de l’objet; elle est objectivité vue, objectivité d’autant mieux respectée que le regard qui l’embrasse n’est plus que ce qu’il voit; la logique commence lorsqu’on supprime le regard comme regardant). Un sujet non conscient, mais présent, un moi actif, mais non psychologique, dont l’activité par conséquent n’est jamais éprouvée, est évidemment un paradoxe. On reste surpris qu’une raison théorique et pratique qui proclame son universalité, sa nécessité, son objectivité, qui souligne qu’elle est impersonnelle, identique en tout être raisonnable, continue à articuler: je pense, je dois, j’ agis (à tel point que Kant passe pour le fondateur du personnalisme).

De même, il y a lieu de s’étonner que Fichte, qui surmonte la disjonction kantienne des deux raisons (théorique et pratique), qui rapporte l’une et l’autre à une instance productrice de la conscience, mais aussi inconsciente qu’un principe inconditionné peut l’être, s’enferre encore dans un vocabulaire de conscience. Son essence du moi n’a rien d’égoïque , rien d’une individualité psychologique, ni même transcendantale; car elle s’enracine plus bas que toute opposition du moi et du non-moi. Elle n’en adopte pas moins le je... comme jeu de langage. L’Ichheit , la moiïté , selon le décalque atroce de certains traducteurs, règne encore sur l’absence de moi constitué, comme si expliquer, fonder, justifier devait consister à redoubler: le moi évanescent rebondit en moi absolu (seul Hegel, en assimilant substance et sujet, processus logique et phénoménologie de la conscience, s’emploie à faire retourner la subjectivité à la totalité).

Il y a néanmoins une excuse à cette persistance, à cette persévérance. C’est parce que Descartes a pensé la pensée comme ne pensant pas l’être que ses successeurs ont dû rapprendre à faire penser l’être par la pensée; mais, comme la pensée était dès lors celle du cogito , celle du moi, il fallait que l’être lui-même fût mis au compte du moi.

Kant n’y est parvenu qu’à demi: l’objectivité du connaître est bien un être catégorial (comme l’interprétera Husserl), mais l’être en soi n’est pas dans les phénomènes, il est dans le noumène, ou, pour trancher net, dans la liberté; c’est pourquoi il est réservé, sous-entendu: il n’y a pas d’ontologie kantienne, mais l’être hante constamment cette théorie du connaître qui le suppose en l’ignorant. (La spontanéité du «je pense», même théorique, ne s’explique pas autrement: il y a, derrière, un moi libre, un moi qui, secrètement, est être, non simple connaître.)

Fichte, lui, y est arrivé: l’être et le moi se confondent, parce qu’il s’agit du même acte, parce que le «je pense» n’est qu’une médiation du «je dois», parce que le «je dois» est l’impératif de réalisation de la liberté, parce que cet impératif commande absolument et qu’il est une position de soi dans l’être (pas seulement dans la pensée). L’être se trouve ainsi réhabilité, réengendré: il n’est autre que le moi, doué du pouvoir de se réaliser lui-même et de réaliser tout le reste; le moi est tout, parce qu’il fait tout, parce qu’il constitue la forme et le contenu de la représentation, parce qu’il crée l’univers.

Ainsi comprend-on comment la catégorie de sujet, l’idée du moi, a pu acquérir un tel relief, une telle densité: on a été contraint de lui faire récupérer toute l’ontologie, de lui attribuer la production du tout comme tout. L’ironie veut que ce projet consacre la défaite du cartésianisme dont il est le contrecoup. Car le moi créateur du monde n’a plus grand-chose à voir avec celui qui se désintéressait de l’être des choses, tout comme le moi d’une réflexion universelle, universellement productrice, n’a plus grand-chose de commun avec un moi qui ne savait rien, ne faisait rien, doutant de tout, sauf de lui-même.

À des titres divers, les unes plus psychologiques (le moi de l’effort, le «je peux»), les autres plus métaphysiques ou éthico-métaphysiques (le moi-personne, le moi de l’action, le moi-valeur, le moi-existence, etc.), les philosophies des XIXe et XXe siècles ont vécu des séquelles du cartésianisme, du kantisme et du postkantisme (parmi les exceptions heureuses, et toutes proches, citons le cas d’Emmanuel Levinas: bien qu’il s’appuie occasionnellement sur Descartes, bien qu’il se recommande de la phénoménologie, sa conception du moi procède d’une inspiration tout autre: il définit l’ipséité – le moi-même, le toi-même – comme présentation de soi par soi dans le visage, en deçà de toute représentation de soi).

Pour sortir de la problématique du cogito , il a fallu un triple concours: d’abord, l’apparition des logicismes, puis des formalismes qui ont favorisé un retour à la pensée en troisième personne; en deuxième lieu, la constitution de sciences humaines capables de se formaliser, capables d’élaborer leur objet d’après des modèles objectifs (l’alliance de la psychanalyse – et de la mythanalyse – avec la linguistique structurale appartient à un retournement épistémologique plus général); enfin, après le martèlement de l’immoralisme (Nietzsche), après la mort de l’humanisme (Heidegger, ou du moins le second Heidegger), la tentative d’ontologies qui, par scepticisme sur l’identité du moi, sur l’unité et la cohérence des discours du moi, recherchent un être pluriel et un langage pluriel: ceux de «différences» ou de singularités dont aucune logique ne percera le secret, car ce qui est ontologique en elles, l’élément ultime qui fait qu’elles sont chacune ce qu’elles sont, est hétérogène, non homogène.

Les philosophies de la différence

On observera que ces ontologies, volontairement antilogiques, sont aussi discoureuses, sinon plus (et souvent moins fermement discursives) que les vieilles métaphysiques; mais cela est à peine une faiblesse: toute analyse allonge et dilue la parole, le verbe spontanés.

On observera aussi qu’elles invoquent la logique et qu’elles convoquent la science pour ruiner les prétentions du moi, puisqu’elles récusent soudain science et logique pour mieux cerner ou discerner l’indiscernable. Cet opportunisme est commode, mais il élude la vraie difficulté qui est d’accueillir à la fois et de sauvegarder ensemble le logique et l’hétérologique. Les philosophies de la différence sont intéressantes comme projet général, plus intéressantes quand elles consentent à aborder de front un point d’épistémologie, de logique ou de linguistique (ce qui est le cas, par exemple, de Gilles Deleuze et de Jacques Derrida).

On observera enfin que leur extrême modernité, très éloignée du rationalisme antique, recoupe occasionnellement des thèmes que ce rationalisme lui-même avait fini par soupçonner: celui, notamment, d’une totalité de singuliers, qui n’existe que par ses différences, et qu’on échoue à totaliser, à réduire à l’unité, parce qu’elle dérive, non pas d’une première unité (contresens souvent commis), mais de l’impossibilité de recueillir une indétermination foncière dans l’unicité et l’homogénéité d’un terme, quel qu’il soit. (La totalité réelle est d’emblée totalité de différences, parce qu’une totalité totalement une est contradictoire.) L’avantage des philosophies modernes de la différence est, néanmoins, de transposer cette thèse d’ontologie dans une psychologie concrète et de décrire comment les ruses de la représentation fabriquent de l’identique avec de l’hétérogène. Sur ce terrain, elles sont plus à l’aise que l’essentialisme des Anciens; elles sont sans précédent, sans équivalent. En particulier, elles tranchent le problème le plus crucial. Il est bien exact que l’identité de la conscience de soi, sa continuité temporelle, sa puissance de dire «je» semblent démentir l’hétérogénéité qui la sous-tend. Les philosophies de la différence montrent que ce démenti n’en est pas un, qu’il cache une confirmation, dans la mesure où l’effort de soumettre l’hétérogène à l’identique est toujours entrepris comme déjà manqué. Le moi croit répéter, par réminiscence, le passé d’une essence réalisée, ou répéter, par anticipation, l’avenir idéal d’une essence à réaliser. Mais c’est parce qu’il ne coïncide pas avec lui-même dans le présent, parce qu’il ne cesse de différer, parce qu’au fond le rôle principal qu’il répète n’est pas celui d’un personnage-objet, du personnage qu’il aurait été ou qu’il voudrait être (ce sont là des alibis, en arrière, en avant, dans le nunc de chaque conscience), mais celui d’une différence qui ne se singularise qu’en différant activement et qui n’a comme identité irréductible que son pouvoir de différer: les autres identités sont des identifications indues, simulées, ratées, «vitales» pour le sujet, et aussi bien mortelles. Si maintenant on interroge sur ce qui fait que la différence diffère, la réponse est prête: nulle part l’analyse ne découvre un principe simple; ce serait encore une essence, une superessence, imitable et répétable en moins bien; elle conclut donc à une absence totale d’essence, d’origine, de fondement. Ainsi, quoique par défaut, par établissement d’une sorte d’«état néant», il est prouvé que la différence commence à soi et se termine à soi, c’est-à-dire ni ne surgit, ni ne périt: elle est éternelle. Les contemporains retrouvent par ce biais l’anarchie de l’arkhê , qu’a entrevue Plotin, non sans effroi; ou, si l’on veut, ils retrouvent le caractère non principiel du principe. Mais Plotin s’obstinait à penser une fonction d’ordre et une fonction de transgression, même à propos du principe. Les doctrines actuelles ne prennent sur elles que la moitié de ce tourment.

En fuyant l’antinomie dernière, en relâchant la tension à l’instant décisif, en pensant la différence comme absolue, comme transgression pure, on ne fait certes plus une philosophie du moi, une philosophie de la conscience, puisque tout a été décentré, décroché, «dévoyé»; mais on risque de faire une philosophie qui dépasse son propre but, qui secoue utilement la conscience, mais qui, la dissociant, la disloquant avec zèle et rudesse, ne laisse rien subsister des fondations d’ordre sur lesquelles repose la science.

À la limite, si l’on poussait les choses au pire (les disciples de demain n’auront pas forcément le talent des maîtres d’aujourd’hui), on ferait une philosophie de la mascarade, où tous les concepts entrent en folie, sous prétexte que, dans des consciences abusées, ils servent à masquer ce que la différence a d’ontologique, d’incontournable, d’insaisissable (pourtant, la raison qui déraisonne est aussi celle qui raisonne, celle qui a construit la science).

De même, à trop engager une philosophie de la différence vraie dans une littérature des différences fausses, on obtiendrait une ontologie qui ne serait qu’une nouvelle pathologie du moi, même si le moi malade a le courage et la lucidité de sa maladie. En quoi serait-il critique, cathartique, thérapeutique de revêtir tous les déguisements, de traverser tous les paysages, de déplacer toutes les perspectives, de brouiller toutes les pistes (de piéger et de capter le sublime par l’horrible, le beau par le laid, le munificent par le sordide, l’impalpable par l’obscène, l’amour par la mort, le jouir par le souffrir, le haut par le bas, et vice versa), si c’est pour le plaisir de psalmodier que «je est un autre»? Dans ce cas, il n’y a plus de sujet, mais la subjectivité est partout: elle ne se voit plus, on ne voit plus qu’elle.

Ce n’est pas que ces renversements, ces basculements, cette coïncidence des opposés, qui devient co-incidence du contraire et de son contraire dans le gouffre où s’abîme le sens, n’aient point de raison d’être, de fonction, d’efficacité: cette «illogique» fait aussi partie de notre rationalité, elle est le paradoxe de la logique elle-même. Simplement il n’est pas bon que des philosophes se persuadent qu’il suffit de sauter hors du logique pour rencontrer l’être. Un logicien pourra toujours leur remontrer qu’ils feraient mieux d’y entrer pour apprendre comment on en sort, s’il y a lieu d’en sortir.

La pensée contemporaine n’a chance de s’équilibrer qu’en réconciliant l’exigence logique, qui brille surtout dans les cercles de spécialistes, et son sens de l’altérité, qui est particulièrement vif, particulièrement aiguisé, exercé. Pour l’instant, elle hésite, elle oscille, et elle publie ses variations.

2. Le moi et la «déconstruction» du sujet

Le moi et l’altérité

Le moi s’entend de façon radicalement différente, selon qu’on admet ou non la révolution freudienne: aucun terme, sauf peut-être celui du sujet qui lui est lié, n’a subi une telle mutation. Dans la philosophie classique, ou en général dans la réflexion philosophique, le moi représente la conscience individuelle de l’empirique dans le sujet: conscience des changements et fluctuations d’un quelque chose d’invariant. Du même coup, le moi a une fonction de lien et de rassemblement: soit comme substrat permanent, soit comme sujet transcendantal, c’est-à-dire comme concernant les conditions de possibilité de la pensée dans le temps. Ce sont là les définitions du moi que l’on trouve dans le Vocabulaire technique et critique de la philosophie de Lalande: «conscience de l’individualité empirique», «réalité permanente et invariable, considérée comme substratum fixe des accidents simultanés et successifs qui constituent le moi empirique», «sujet pensant», au sens transcendantal, et surtout cette dernière définition, conséquence logique des autres: «Acte originaire de la pensée, dont il exprime l’autonomie radicale» (Fichte). Mais, qu’il soit substrat ou condition de possibilité, le moi philosophique constitue le fondement et l’essence de la subjectivité: celle-ci est alors conçue comme un intérieur face à l’extériorité du monde.

Dans la conception analytique freudienne, le moi garde des fonctions médiatrices, puisqu’il est «situé», dans les topiques, «entre» le ça et le surmoi. Mais, et c’est là que porte la mutation, l’extériorité est à l’intérieur du sujet. L’inconscient, tel que Freud le pose, introduit dans l’«autonomie» du sujet une série d’instances qui l’en dépossèdent: le sujet n’est plus face au monde; il est aussi, si l’on peut dire, face à lui-même. Du fait de cette logomachie interne entre les instances qui forment le sujet, l’assurance subjective que les philosophes trouvent dans le moi est contestée; son fondement en est délogé, déplacé dans un lieu multiple, fondamentalement hétéronome.

Il serait tentant d’opposer ainsi la conception philosophique du moi comme intériorité à la conception analytique du moi comme fonction d’équilibre, s’il n’était arrivé à la conceptualisation freudienne une curieuse aventure. Freud, en fondant la psychanalyse, ne prétendait pas apporter à la réflexion, quelle qu’elle soit, la sécurité morale et politique, comme en témoigne son propos; débarquant aux États-Unis, il croyait, disait-il, y apporter «la peste». Or, par l’intermédiaire de la psychologie comme science du sujet empirique, la psychanalyse est devenue, d’abord aux États-Unis, une pratique sociale de la «réadaptation». Anna Freud mais surtout Heinz Hartmann ont «étayé» la pensée freudienne et permettent de rendre compte de cette déviation instructive: en construisant à partir de Freud une «théorie psychanalytique du moi», ils ont transformé la doctrine freudienne en une psychologie du comportement, qui fait retour à la philosophie classique. Il y aurait, selon Hartmann, un moi relevant de l’autonomie, d’une quasi-conscience, et un moi relevant de l’hétéronomie, de l’animalité libidinale. La psychanalyse a comme fonction, dans ce cas, de renforcer le premier moi et de neutraliser le second: peu différente d’une morale des passions, elle retourne à la dichotomie entre l’extérieur et l’intérieur, qui se double ici de cette autre division révélatrice: le «bon» et le «mauvais». Le sujet empirique contrôle ses accidents par la technique analytique; il trouve dans la figure de l’analyste un point d’équilibre prêt à colmater toutes les brèches que la vie quotidienne et le travail pourraient faire dans sa précieuse autonomie. C’est en transformant le moi en pièce maîtresse du système freudien que les psychanalystes américains se sont transformés en psychologues conseils, qui tiennent à la fois de l’astrologue et du confesseur: garants, dans tous les cas, de l’intégrité du corps social.

Réfléchir sur cette aventure conduit à rechercher d’autres points d’ancrage pour étudier la notion du moi. S’il est vrai que les fonctions de permanence et d’invariance lui sont essentielles, comme la philosophie et la psychanalyse se rejoignent pour le constater, il faut y ajouter ce qui n’est pas dans la philosophie, et que Freud avait bien marqué, avec d’autres: le moi ne peut être séparé de l’altérité et, du même coup, se trouve pris dans la définition même du social et de l’historique. Comment passer du moi transcendantal à l’histoire qui le conditionne, c’est là la question qu’on se posera. Pour y parvenir, on fera subir à la notion de moi une série de transformations dont la pensée de Jacques Lacan fournira les moyens: la structure du sujet permettra de dépasser l’opposition entre l’extérieur et l’intérieur, entre le moi et l’autre.

Mirages de la pureté

C’est dans la thématique traditionnelle – et souvent décriée – de l’introspection qu’on trouvera un premier modèle de la psychologie du moi. En fait, toute une série de démarches s’y rattachent, s’il s’agit, par le regard tourné vers l’intérieur, de saisir un moi séparé de l’extériorité qui l’altère, un moi pur.

Valéry peut servir ici d’illustration, car il s’essaye, tant dans La Jeune Parque que dans les multiples Narcisse , à rêver d’un moi authentique, différent de l’inauthentique, et cependant sans cesse falsifié par les pièges de la subjectivité. Mais, en même temps, les déroulements de la subjectivité dans les poèmes philosophiques de Valéry font apparaître les thèmes philosophiques du sujet comme permanence, du moi comme invariance. Ainsi:
DIR
\
Mystérieuse Moi, pourtant, tu vis encore/DIR

Tu vas te reconnaître au lever de l’aurore
Amèrement la même...
pense la Jeune Parque, qui, plus tôt, pouvait dire:
DIR
\
Adieu, pensai-je, Moi, mortelle sœur, mensonge./DIR

Moi, synthèse de mortalité mensongère et d’identité permanente: la même contradiction se retrouve dans le Narcisse :
DIR
\
O semblable [...] et pourtant plus parfait que [moi-même
Éphémère immortel , si clair devant mes yeux./DIR

Cette recherche d’une permanence à travers la succession du temps constitue le fondement de toute réflexion sur le moi, et l’on pourrait soutenir à la limite que toute psychologie du moi a rapport avec l’introspection, dans la mesure où elle se règle sur un «intérieur» posé comme existant, comme fondement des relations avec le réel extérieur. La démarche de Descartes dans les Méditations procède, de façon analogue, à la recherche de la permanence, élidant successivement les perturbations possibles du réel: folie, sommeil, puis posant une perturbation fictive du réel sous la forme du «malin génie», pour parvenir, au terme de ces réductions, à l’énoncé d’un moi tout entier fondé sur le schème de la continuité temporelle: «De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition: Je suis, j’existe est nécessairement vraie toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit» (Méditation seconde ). Mais les difficultés sont telles, d’une part, pour maintenir sans cesse cette proposition et en assurer la continuité (en palliant la discontinuité inévitable du «toutes les fois que»), d’autre part, pour en préciser la fonction («Mais qu’est-ce donc que je suis? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent», ibid. ) que Descartes pose un garant du sujet pensant: Dieu, axe de la subjectivité cartésienne, Dieu qui rend alors possible la reconstruction du réel extérieur, effective dans les dernières Méditations. Husserl définit cette démarche en la généralisant: «Le grand retour sur soi-même, qui [...] mène à la subjectivité transcendantale: le retour à l’ego cogito , domaine ultime et apodictiquement certain sur lequel doit être fondée toute philosophie radicale» (Méditations cartésiennes ). Apodictique, c’est-à-dire nécessaire, l’évidence de l’ego cogito appréhende, dit encore Husserl, un «noyau», qui n’est autre que «la présence vivante du moi à lui-même». Au dehors de ce noyau s’étend un horizon vague, le réel, le «passé du moi»: le reste, l’extérieur. La difficulté se fait encore sentir: comment trouver un fondement subjectif qui soit permanent et inaltérable, mais qui supporte toutes les modifications émotives, affectives, du temps? Comment assurer la continuité d’un moi présent et d’un moi passé, sans retomber dans les apories de la fluctuation incessante, sans revenir à un état présocratique de la philosophie? La démarche phénoménologique, telle que Husserl l’expose dans les Méditations cartésiennes , le permet; en fait, elle suppose la distinction entre une «théorie du moi, pôle de ses actes et substrat des habitus », dans lequel réside l’identité , et une phénoménologie de la «constitution de soi pour soi-même», qui conduit à l’ego transcendantal, qui «embrasse toutes les variantes possibles de mon ego empirique». Cette deuxième face du sujet, si l’on peut dire, va dans le sens d’une science apriorique ; Descartes et Kant se trouvent conjugués dans le même projet: fonder une science authentique de la subjectivité qui comprenne les variations du moi et la permanence du cogito. Reste que les dernières phrases des Méditations cartésiennes marquent avec force l’opposition directrice entre intérieur et extérieur: «Il faut d’abord perdre le monde par l’ 﨎神礼﨑兀, pour le retrouver ensuite dans une prise de conscience universelle de soi-même. Noli foras ire , dit saint Augustin, in te redi, in interiore homine habitat veritas. »

La psychanalyse comme «science des mirages»

Jacques Lacan, appliquant à la formulation du cogito les pratiques réflexives conjuguées de la psychanalyse et de certains aspects de la linguistique, effectue sur la réflexion du sujet par lui-même une transformation qui résume clairement l’opération freudienne. Soit la formule: «Je suis celui qui pense, donc je suis», ou plus simplement celle de Descartes: «Je pense, donc je suis»; Lacan l’écrit: «Je pense: Donc je suis .» L’artifice de ponctuation transforme l’énoncé et même le renverse; au lieu que le sujet soit le même dans les deux membres de la phrase, il y a deux sujets distincts: le sujet de l’énoncé – «Donc je suis» – et le sujet de l’énonciation – «Je suis celui qui pense». Or, l’identité du sujet pensant et du sujet existant fonde le principe du cogito et, au-delà, le principe d’une permanence dans le sujet; l’opération lacanienne divise radicalement cette identité. Deux sujets, séparés par une ponctuation qui, en tant que telle, représente la marque inaliénable du temps de l’inconscient. Lire le cogito avec Lacan, en décalant le sujet de l’énoncé par rapport au sujet de l’énonciation, permet de voir qu’en fait tout le discours philosophique, qu’il soit métaphysique ou psychologique, se tient au niveau d’un sujet de l’énoncé ou d’un sujet de l’énonciation, et cherche à unifier ce qui, pour Freud, est justement division. De ce point de vue, la psychanalyse apparaît comme une théorie du clivage dans le sujet: clivage qui se retrouve d’un bout à l’autre de la pensée de Freud, dont le dernier texte inachevé portait le titre de Ichspaltung (clivage du moi). Lacan fait reposer tout l’axe de sa relecture sur ce clivage, dont l’inconscient est l’acteur et le moteur. Ainsi cette formule difficile, mais complète: «Le sujet est, si l’on peut dire, en exclusion interne à son objet » rend-elle possible l’évaluation critique du couple intérieur-extérieur, sur lequel repose la psychologie philosophique du moi. L’objet du sujet, c’est l’objet du désir, qui, dans la pensée freudienne, n’est ni intérieur ni extérieur mais partiel , par opposition à un objet total du désir, qui serait impensable. Du fait que l’objet est partiel et détaché du sujet, coupé de lui, on peut dire que le sujet en est exclu: c’est même cette exclusion qui est au principe du désir et de son renouvellement. Mais cette exclusion ne peut être dite externe, puisque l’objet, dans des cas multiples et aisément descriptibles, est interne, soit partie du corps, soit organe interne, soit encore que, extérieur, il soit intériorisé par les mécanismes du désir. Le sujet freudien, clivé par l’inconscient, est donc «en exclusion interne à son objet»: séparé et lié, unique en tant qu’individu, multiple en tant que figure du désir, et pris dans une structure telle que l’autre le constitue, et non plus le même. Le même, c’est-à-dire l’identité du sujet classique; l’autre, c’est-à-dire l’altérité et la discontinuité de l’inconscient dans le sujet. «L’inconscient, dit Lacan, c’est le discours de l’Autre.» Telle est l’opposition qui en vient à changer la notion du moi: l’opposition entre le même et l’autre. La psychanalyse permet de situer le moi dans une structure du sujet; le moi y a une place définie comme fonction imaginaire : place exacte du mirage, lieu de l’illusion, située comme telle. Cela suppose que cette structure soit dessinée dans la torsion qui lui est particulière. Voici une des figures qui représentent la structure du sujet: figure «en chicane», comme les choses, dit Lacan.

Ce schéma s’explique de la façon suivante: S, qui renvoie à la notion de sujet, clivé, barré par la structure dans laquelle il est pris; la barre sur le S signifie ce clivage. A, à l’autre coin, convoque le «grand Autre», c’est-à-dire les figures du symbolique sous la forme de la Loi: loi paternelle, loi de groupe, interdit, Père, mais aussi cet Autre qu’est l’inconscient: «L’Autre est le lieu de cette mémoire qu’il [Freud] a découvert sous le nom d’inconscient» («D’un traitement possible de la psychose», in Écrits ); a est l’objet du désir, objet partiel sans cesse mouvant, pivot du clivage interne-externe, creux dans la structure pleine du sujet; en a se trouve la place du moi: a , c’est le domaine où se projettent les déterminations que sont les points a et A, c’est-à-dire l’objet du désir et l’ordre symbolique. C’est donc la place de la projection imaginaire, ce qui permet à Lacan d’y adjoindre la lettre I, dotée de plusieurs significations: imaginaire, idéal du moi, et aussi infans , l’enfant qui ne parle pas, et qui se trouve déterminé dans sa futurition par un objet d’amour insaisissable et une loi contraignante – figures paternelle et maternelle. Dans cette structure, le sujet est «partie prenante, en tant que tiré aux quatre coins du schéma: à savoir S, son ineffable et stupide existence; a , ses objets; a , son moi, à savoir ce qui se reflète de sa forme dans ses objets; et A, le lieu d’où peut se poser à lui la question de son existence». Ce qui se reflète de sa forme dans ses objets : le moi reflète donc, selon Lacan, la forme du sujet dans les objets du désir; ainsi peut-on dégager deux aspects essentiels de la fonction du moi: la fonction de reflet et la fonction de combinatoire des objets du désir. Lieu de l’imaginaire, le moi, dit encore Lacan, est le support de la panoplie où viennent s’accrocher les objets successifs du désir.

La façon dont Freud parle de l’instance du moi dans l’appareillage psychique rencontre souvent cette double fonction. Certes, le moi freudien comporte bien cette fonction de maîtrise sur laquelle Heinz Hartmann a pu greffer la psychologie du moi autonome et que l’analyse de Lacan fait disparaître, ou relègue à l’état de maîtrise illusoire. «Le moi s’efforce de faire régner l’influence du monde extérieur sur le ça et ses tendances, il cherche à mettre le principe de réalité à la place du principe de plaisir qui règne sans restriction dans le ça» («Le Moi et le ça»). Mais Freud écrit aussi: «Le moi est avant tout un moi corporel, il n’est pas seulement un être de surface , mais il est lui-même la projection d’une surface.» (Cette surface serait, ici, la couche des sensations corporelles.) C’est en tant que surface et résultat d’une projection que le moi garde l’aspect d’un médiateur: «Soumis à une triple servitude, et de ce fait [...] menacé par trois sortes de dangers: celui qui vient du monde extérieur, celui de la libido du ça et de la sévérité du surmoi.» Le moi freudien est donc un «être-frontière», expression qui rend compte à la fois de la fonction de contrôle, de reflet projectif et de pluralité que représente cette instance. On comprend à la fois qu’Anna Freud, puis Hartmann aient pu vouloir convertir la psychanalyse en théorie de l’éducation du moi – de sorte qu’il soit soustrait à ces trois menaces – et que cette conversion ait rendu possible la transformation du moi en instance de récupération sociale: on a «nationalisé» le moi, au lieu de respecter l’être-frontière qui devrait interdire toute limitation, toute réduction. Lacan, en situant le moi dans la structure scindée du sujet, lui garde la fonction d’un être-limite, reflet des objets du désir, lieu de toutes les modifications; mais il oriente la psychanalyse dans le sens inverse de la psychologie hartmanienne, puisque l’autonomie devient une illusion du moi. Si l’inconscient existe, il n’y a pas d’autonomie du moi.

L’identification

C’est en étudiant l’hystérie, on le sait, que Freud a pu discerner les pouvoirs de l’inconscient, en particulier sur le corps. Or l’un des mécanismes les plus marquants de l’hystérie, l’identification, est propre à faire apparaître le lien spécifique entre le moi et le réel extérieur, et à révéler en quoi ce lien est différent de celui que pose la philosophie classique. Une femme hystérique s’identifie, c’est-à-dire qu’elle se prend pour quelqu’un d’autre (souvent une autre femme). Il ne s’agit pas là d’une imitation, mais, dit Freud, d’une appropriation : le moi de l’hystérique, et, par extension, le moi en général, est fait des figures multiples qui entourent un individu. Moi composite, variable, qui fait alors basculer la notion même de personnalité. Ainsi Freud s’identifie-t-il à Moïse, comme il lui arrive de le dire lui-même; ainsi un fils peut-il s’identifier à son père, et répéter son histoire; ainsi une mère peut-elle projeter sur son fils l’identification de celui-ci avec un frère mort auparavant, et l’enfant vivant vit comme un mort. C’est sur ce mécanisme de modification du moi, qui se modèle différemment sur les figures qui l’entourent, que fonctionne l’analyse conçue comme pédagogie du moi; en effet, il suffit que l’analyste présente une figure «solide» pour que le moi de l’analysé devienne «fort» par identification. Du même coup, le lien entre le réel et le sujet passe par ce mécanisme de déformation, de reflet; il n’existe pas de lien direct ou, encore, le réel est ailleurs que là où on croit pouvoir le dire. «Le réel n’attend pas, et nommément pas de la parole», écrit Lacan. Le réel est ce qui détermine avant; le moi résulte de cette cause antécédente; et, de ce fait, les trois définitions philosophiques qui nous ont servi de points de repère sont invalidées: le moi ne peut être conscience d’un empirique, qui se passe ailleurs; ni substrat fixe des accidents, puisqu’au contraire, comme Freud le montre, il est essentielle fluidité, si même celle-ci limite les pulsions; encore moins peut-il être un acte de la pensée autonome. S’il rassemble quelque chose, ce sont les illusions, qu’il médiatise: il faut donc articuler le problème de la structure du moi avec le réel historique qui le conditionne. L’identification fait le joint entre l’individuel et le collectif; le moi dépend de l’autre, ce qui le réfère aussi bien à l’inconscient, et à l’altérité qu’il introduit dans le sujet, qu’à l’ensemble historique des individus qui constituent le groupe des autres, ce qu’on appelle le corps social.

C’est Rousseau qui a sans doute le plus nettement élaboré la séquence qui lie le sujet individuel à son semblable par le processus de l’identification. Processus exemplaire, dont le point de départ est cependant une impossibilité radicale de communiquer avec autrui. L’autre, c’est d’abord la figure «décomposée» de l’homme social, être corrompu et tout extériorité, comme ce monseigneur de Beaumont à qui Rousseau écrit: «Pourquoi faut-il, Monseigneur, que j’aie quelque chose à vous dire? Quelle langue commune pouvons-nous parler? [...]. Qu’y a-t-il entre vous et moi?» La situation présente est, de fait, une corruption des rapports à autrui. Pour communiquer, il faut retrouver les origines; et, pour retrouver le temps originel, il faut remonter en soi-même jusqu’aux sources de la communication. «Boire l’eau d’oubli pour se mettre dans l’état d’un homme qui commence à vivre», tel est le précepte d’une rêverie paradoxale et méthodique. Paradoxale, cette rêverie est entièrement solitaire, et pourtant elle conduit à trouver au plus profond de soi l’autre semblable dans le silence et la communication affective. La seule langue commune possible, celle de la passion amoureuse par exemple, se parle en silence; langue des signes, elle passe par les signes éloquents que sont les larmes, les soupirs, les regards échangés, le chant à l’unisson, les serrements de main «sans proférer un seul mot», dit Saint-Preux. Telle est la condition de l’authenticité: là, au cœur des émotions primitives, le philosophe retrouvera le mode d’identification ancestrale: la pitié fondamentale, pitié pour tout ce qui vit et source de tout rapport entre les hommes.

«L’étude convenable à l’homme est celle de ses rapports» (Émile , IVe partie). Parce que Rousseau a simultanément pu chercher la source des vrais rapports entre les hommes dans les origines et fonder dans l’identification à autrui les prémisses de tout contrat social, Claude Lévi-Strauss fait de lui le précurseur de l’ethnologie: «Rousseau notre maître, notre frère» (Tristes Tropiques ). À la recherche de soi-même, et de la pointe la plus extrême du moi, Rousseau peut, de ce fait, en même temps chercher l’extrême diversité humaine et faire intervenir dans toutes ses recherches la comparaison , directrice de l’ethnologie à venir, entre le moi – «notre monde» – et l’autre «un monde nouveau» (note 10 du Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes ). Aussi, dans le Dictionnaire de musique , Rousseau va-t-il jusqu’à insérer des airs «sauvages», ou bien le Ranz des vaches suisse, pour témoigner du rapport naturel entre l’accent national, la géographie d’un peuple et les mélodies. Le «sauvage», c’est à la fois l’autre et le moi, par un renversement en miroir qui n’est pas entièrement inédit: en d’autres temps ou en d’autres lieux, c’est le «fou» qui est l’autre, inverse et double sombre du moi; parfois, c’est l’enfant, autre ancien, cependant. Lévi-Strauss écrit: «Et si nous faisons à celle-ci [l’identification originelle à tous les autrui] une place à part dans les grandes productions du génie humain, c’est que son auteur n’a pas seulement découvert, avec l’identification, le vrai principe des sciences humaines et le seul fondement possible de la morale: il nous en a aussi restitué l’ardeur, depuis deux siècles et pour toujours fervente, en ce creuset où s’unissent des êtres que l’amour-propre des politiques et des philosophes s’acharne, partout ailleurs, à rendre incompatibles: le moi et l’autre, ma société et les autres sociétés, la nature et la culture, le sensible et le rationnel, l’humanité et la vie» (Jean-Jacques Rousseau, fondateur des sciences de l’homme ). Cependant, l’identification reste un processus où deux entités seulement entrent dans le jeu: le moi et l’autre, mus par une dialectique dont Hegel a décrit l’inéluctable affrontement. Entre le moi et l’autre, il existe une autre instance, même si ce rapport fondamental ne peut être éludé. C’est dans l’ensemble du social, dans l’ensemble de la structure qu’il faut situer le moi pour sortir de la fascination subjective d’un rapport narcissique.

«Depuis Copernic, nous savons que la terre n’est pas le «centre» de l’univers. Depuis Marx, nous savons que le sujet humain, l’ego économique, politique ou philosophique n’est pas le «centre» de l’histoire [...]. Freud nous découvre à son tour que le sujet réel, l’individu dans son essence singulière, n’a pas la figure d’un ego , centré sur le «moi», la «conscience», ou l’«existence» – que ce soit l’existence du pour-soi, du corps propre, ou du «comportement» –, que le sujet humain est décentré, constitué par une structure qui elle aussi n’a de «centre» que dans la méconnaissance imaginaire du «moi», c’est-à-dire dans les formations idéologiques où il se «reconnaît» («Freud et Lacan», in La Nouvelle Critique , no 161-162, 1964). Ce texte de Louis Althusser montre avec clarté où se situe l’articulation entre le moi comme partie ou totalité du sujet humain et l’ensemble de la réalité sociale: dans la méconnaissance. À la notion d’«imaginaire» introduite par Lacan dans l’analyse du moi freudien s’ajoute celle de méconnaissance, c’est-à-dire la fonction précise que tient le moi. Fonction de masque nécessaire, le moi est bien l’essence du sujet idéaliste, c’est-à-dire qu’il remplit, en se fondant comme autonome, les fonctions que lui assignent les formations idéologiques: méconnaître le réel, non seulement le refléter, mais encore le déformer, en représenter la distorsion. Ainsi, le rôle social et l’identification peuvent se rejoindre; ainsi, la place qu’un individu tient dans les rapports de production détermine ses positions imaginaires idéologiques; et cela permet de rendre compte des distorsions entre le réel et l’idéologique, des intrications entre différents niveaux des formations idéologiques: un ouvrier peut se trouver sur une position idéologique de la bourgeoisie, un intellectuel sur les positions de classe du prolétariat. Les moi ne s’alignent pas, mais se croisent et se déforment; à l’identification, il faut ajouter le transfert, terme qui désigne le rapport d’identification ou d’agressivité et dont l’étymologie et le sens indiquent bien que les pulsions se transportent, ou, mieux, que l’inconscient circule dans l’ordre qu’il pose: l’ordre symbolique, l’ordre du lien social, paternel, logique.

Le «devoir-devenir» du moi

Ce rapport entre le moi comme instance individuelle et les déterminants de l’altérité ne résout nullement le problème posé par l’évolution de la psychanalyse sous l’influence d’Anna Freud, Hartmann, Alexander, etc. En effet, la «peste» psychanalytique ne peut éviter de poser la question de «l’avenir du moi» ou, mieux, de la finalité même de la psychanalyse. Si ses effets ne sont pas le renforcement du moi ni, partant, une meilleure accommodation de la vie quotidienne, si son but n’est pas un mieux-être, de quoi alors s’agit-il? Question insoluble dans l’état actuel de la psychanalyse, qui commence à peine à se donner les moyens de forger son épistémologie, de situer ses idéologies. Reprenons à ce sujet une phrase de Freud dont chaque traduction – et il y en a de multiples – est en elle-même une interprétation: «Wo es war, soll ich werden. » En anglais cette formule a été traduite ainsi: «Where the id was, there the ego shall be. » Lacan remarque avec justesse que Freud n’écrit pas Das Ich ; aussi l’article devant ich va-t-il déjà dans le sens de l’autonomie. Un analyste français, inspiré sans doute par la psychologie hartmannienne, traduit ainsi: «Le moi doit déloger le ça» – traduction forcée, moralisante, qui fait litière du devenir comme du passé pulsionnel, et transforme le ça en démon à exorciser. Les traductions de Lacan, si elles comportent des difficultés théoriques, ont au moins le mérite de ne pas éluder les questions éthiques et politiques posées par la psychanalyse. Il donne d’abord celle-ci: «Là où c’était, c’est mon devoir que je vienne à être» («La Chose freudienne»); puis il modifie le premier membre de phrase en écrivant: «Là où s’était», indiquant par là «le mode de la subjectivité absolue» – là, au lieu du ça , ça pense, là où le sujet n’est pas comme sujet pensant. Le second membre de phrase devient: «Là dois-je advenir.» Le retournement syntaxique du soll ich est respecté, et du même coup le je devient plus manifestement le produit d’un travail, celui de l’analyse même. La puissance du moi se restreint, limitée par l’ordre des mots; le projet freudien devient une «déconstruction du sujet». Au lieu de consolider l’équilibre d’une instance des illusions, tout l’effort de la psychanalyse lacanienne tend à défaire l’illusion: l’équilibre qui en résulte ne saurait donc être le produit d’une relation duelle entre l’analyste et l’analysé, mais bien plutôt le produit d’un rapport entre un sujet et la cause de ses illusions. Sans nul doute, Freud avait-il senti l’ampleur de cette «aventure» du moi, puisque, dans son texte, la phrase qui suit la célèbre formule est celle-ci: «C’est une tâche civilisatrice qui ressemble à l’assèchement du Zuyderzee.»

moi [ mwa ] pron. pers. et n. m. inv.
• v. 1170; mei XIe; lat. me (→ me), en position accentuée
IPron. pers. (forme tonique) de la première personne du singulier et des deux genres, représentant la personne qui parle ou qui écrit (cf. Je, me; pop. 2. bibi, mézigue, ma pomme). Moi, ici, maintenant (cf. Ego, hic et nunc). déictique.
1(Compl. d'objet après un impér. positif) Regarde-moi. Laissez-moi là. (Pron. explétif pour appuyer l'expr.) Regardez-moi cet imbécile. (Apr. un autre pron. pers.) Donnez-la-moi. Rends-le-moi. REM. Moi se réduit à m' devant en et y : Donnez-m'en; « Fais-m'y penser cet hiver » (Romains). Pop. Donne-moi-z-en; fais-y-moi penser.
2(Sujet d'un v. à l'inf.) Phrase exclamative « Moi régner ! Moi ranger un État sous ma loi ! » (Racine). Moi partir ? jamais de la vie ! (Avec un inf. de narration) « Et moi de me débattre, de frapper Alphonsine » (France). (Avec un participe, un adj.) Moi parti, que ferez-vous ? Moi vivante, il n'entrera pas ici.
3(Sujet d'une propos. elliptique) « Qui est là ? — Moi. » « Vous fumez ? Moi aussi. »
4(Sujet ou compl., coordonné à un nom, un pron.) Mon avocat et moi sommes du même avis. « Ni mes cousines ni moi n'avions avec elle une grande intimité » (A. Gide). (Compl. d'objet) Il a invité ma femme et moi; il nous a invités, ma femme et moi.
5(Sujet ou compl. dans une phrase compar., apr. plus que, moins que, aussi... que, autre que, comme, etc.) Ne faites pas comme moi. (Avec la négation ne... que) Je n'en accuse que moi.
6(Renforçant je, me, un poss.) Moi, je n'y comprends rien. Moi aussi, j'y suis allé. Moi, il m'a complètement oublié. On ne m'a jamais manqué de respect, à moi. Moi, ce qui fait ma force... « Moi, héron, que je fasse une si pauvre chère ? » (La Fontaine).
7 ♦ MOI QUI. « Et moi qui vous avais prise pour un homme ! » (Morand).
8(Attribut) « L'État, c'est moi » ( Louis XIV). « L'art, c'est moi; la science, c'est nous » (Cl. Bernard). Loc. C'EST MOI...(et propos. rel.). C'est moi qui vous le dis. C'est moi qui commande. « C'est moi que vous cherchez, messieurs ? » (A. Daudet).
9(Précédé d'une prép.) « On fait de moi, avec moi, devant moi, tout ce qu'on veut » (Diderot). « Je ne pensais pas, on pensait en moi, à travers moi, envers et contre moi » (Duhamel). Avec moi. Chez moi.
♢ DE MOI. L'idée n'est pas de moi, mais de lui. Je vous donnerai une photo de moi. Fam. Pauvre de moi.
♢ POUR MOI : à mon égard, en ma faveur. « Elle fut pour moi la plus tendre des mères » (Rousseau). Au temps pour moi. Pour ma part, à mon avis. « Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé » (Molière).
À MOI ! Cri pour appeler à l'aide, ou interpellation (vx). « À moi, comte, deux mots » (P. Corneille). Un ami à moi : un de mes amis. — (Apr. des v. de mouvement, d'intérêt, des pron.) Il s'attacha à moi; il vint à moi. aussi me. À part moi. Quant à moi. De vous à moi : confidentiellement. C'est à moi d'agir.
10(Formes renforcées de moi) Loc. MOI-MÊME. J'irai moi-même. Je redevenais moi-même. Subst. Un autre moi-même. alter ego. — MOI SEUL (III, 2o).— MOI AUSSI. — MOI NON PLUS.
II N. m. inv. (1583)
1Ce qui constitue l'individualité, la personnalité d'un être humain. esprit; individu. « Le Culte du moi », de Barrès.
Philos. La personne humaine considérée comme le sujet et l'objet de la pensée. « Ce moi, c'est-à-dire l'âme » (Descartes). L'unité du moi.
2La personnalité dans sa tendance à ne considérer que soi. égocentrisme, égoïsme, égotisme, narcissisme. « Le moi est haïssable » (Pascal). « Au diable ton “moi” ! Pense donc un peu au “toi” ! » (R. Rolland).
3Forme que prend une personnalité à un moment particulier. Notre vrai moi. « Le moi que j'étais alors, et qui avait disparu » (Proust).
4(1900) Psychan. Instance psychique qui arbitre les conflits entre le ça, le surmoi et les impératifs de la réalité. ego.
⊗ HOM. Mois, moye.

moi pronom personnel accentué de la 1re personne du singulier (latin me) S'emploie dans toutes les fonctions et positions des pronoms personnels toniques (apposition à je ou me, sujet d'infinitif ou de participe, après une préposition, après c'est, dans les phrases sans verbe, comme complément postposé d'un impératif) : Moi parti, il ne restera plus personne. Vous pensez comme moi. Marque l'intérêt que prend quelqu'un qui donne un ordre à l'accomplissement de cet ordre : Regarde-moi comment il est habillé. Peut être renforcé par même, auquel il est lié par un trait d'union : Je m'étonne moi-même. À moi, équivaut dans certaines constructions à un possessif : C'est un ami à moi. À moi !, au secours ! De vous à moi, entre vous et moi, en secret, entre nous. ● moi (citations) pronom personnel accentué de la 1re personne du singulier (latin me) Samuel Beckett Foxrock, près de Dublin, 1906-Paris 1989 Je dis je en sachant que ce n'est pas moi. L'Innommable Éditions de Minuit Paul Claudel Villeneuve-sur-Fère, Aisne, 1868-Paris 1955 Quelqu'un qui soit en moi plus moi-même que moi. Vers d'exil Mercure de France Jean Cocteau Maisons-Laffitte 1889-Milly-la-Forêt 1963 Académie française, 1955 De notre naissance à notre mort, nous sommes un cortège d'autres qui sont reliés par un fil ténu. Poésie critique Gallimard Pierre Corneille Rouen 1606-Paris 1684 NÉRINE — Dans un si grand revers, que vous reste-t-il ? MÉDÉE — Moi, Moi, dis-je, et c'est assez. Médée, I, 5 abbé Jacques Delille Clermont-Ferrand 1738-Paris 1813 Académie française, 1774 Vivre pour mes amis, mes livres et moi-même. L'Homme des champs Eugène Fromentin La Rochelle 1820-Saint-Maurice, commune de La Rochelle, 1876 Je me suis mis d'accord avec moi-même, ce qui est bien la plus grande victoire que nous puissions remporter sur l'impossible. Dominique André Gide Paris 1869-Paris 1951 « Le moi est haïssable », dites-vous. Pas le mien. Journal Gallimard André Gide Paris 1869-Paris 1951 Ce que je sens divers, c'est toujours moi. Les Nouvelles Nourritures Gallimard Claude Lévi-Strauss Bruxelles 1908 Le moi n'est pas seulement haïssable : il n'a pas de place entre un nous et un rien. Tristes Tropiques Plon Marie de France 1154-1189 Mais si l'on veut les séparer, Le coudrier meurt promptement, Le chèvrefeuille mêmement. Belle amie, ainsi est de nous ; Ni vous sans moi ni moi sans vous. Lais, Lai du chèvrefeuille Michel Eyquem de Montaigne château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1533-château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1592 Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne peut s'exprimer qu'en répondant : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. » Essais, I, 28 Commentaire Montaigne parle de son amitié avec La Boétie. Blaise Pascal Clermont, aujourd'hui Clermont-Ferrand, 1623-Paris 1662 Le moi est haïssable. Pensées, 455 Commentaire Chaque citation des Pensées porte en référence un numéro. Celui-ci est le numéro que porte dans l'édition Brunschvicg — laquelle demeure aujourd'hui la plus généralement répandue — le fragment d'où la citation est tirée. Pierre Reverdy Narbonne 1889-Solesmes 1960 Le moi est haïssable. Aimer le prochain comme soi-même, c'est tout dire. Le Livre de mon bord Mercure de France Paul Valéry Sète 1871-Paris 1945 Harmonieuse MOI, différente d'un songe […]. La Jeune Parque Gallimard Paul Valéry Sète 1871-Paris 1945 Le moi est haïssable… mais il s'agit de celui des autres. Mélange Gallimard Paul Valéry Sète 1871-Paris 1945 Écrire en Moi-naturel. Tels écrivent en Moi-dièse. Rhumbs Gallimard Épictète Hiérapolis, Phrygie, vers 50-Nicopolis, Épire, vers 130 après J.-C. Les choses extérieures ne dépendent pas de moi ; ma volonté dépend de moi. Où chercher le bien et le mal ? En moi-même, dans ce qui est mien. Entretiens, II, 5, 4-5 (traduction E. Bréhier) Mihály Babits Szekszárd 1883-Budapest 1941 Je suis seul avec moi. Mon être est ma prison, Car je demeure, hélas ! ma cause et ma raison, L'alpha et l'oméga de mon vocabulaire ! Épilogue, 4e strophe, 1908 James Boswell Édimbourg 1740-Londres 1795 Mon sujet favori, moi-même. That favourite subject, Myself. Letter to Temple, 22 juillet 1763 William Shakespeare Stratford on Avon, Warwickshire, 1564-Stratford on Avon, Warwickshire, 1616 En le suivant, je ne suis que moi-même. In following him, I follow but myself. Othello, I, 1, Iagomoi (difficultés) pronom personnel accentué de la 1re personne du singulier (latin me) Emploi La politesse exige que la personne qui parle se nomme après les autres. On dit donc : vous et moi ; ma femme, mon père et moi. Et non : moi et vous ; moi, ma femme et mon père. Construction Mènes-y-moi, menez-y-moi. → menermoi (homonymes) pronom personnel accentué de la 1re personne du singulier (latin me) moie nom féminin mois nom masculin moye nom fémininmoi nom masculin invariable Ce qui constitue l'individualité, la personnalité consciente du sujet. Personnalité s'affirmant en excluant les autres : Son moi est tout ce qui l'intéresse. Selon S. Freud, instance de la seconde topique, distinguée du ça et du surmoi et permettant une défense de l'individu tant contre la réalité que contre les pulsions. ● moi (citations) nom masculin invariable Albert Einstein Ulm 1879-Princeton 1955 La vraie valeur d'un homme se détermine d'abord en examinant dans quelle mesure et dans quel sens il est parvenu à se libérer du Moi. Der wahre Wert eines Menschen ist in erster Linie dadurch bestimmt, in welchem Grade und in welchem Sinne er zur Befreiung vom Ich gelangt ist. Comment je vois le monde moi (expressions) nom masculin invariable Un autre moi-même, une personne en qui on peut se fier totalement. Idéal du moi, instance psychique qui choisit parmi les valeurs morales et éthiques requises par le surmoi celles qui constituent un idéal auquel le sujet aspire. Moi idéal (allemand Idealich), position du moi appartenant au registre de l'imaginaire et représentative de l'idéal infantile de toute-puissance, hérité du narcissisme. ● moi (homonymes) nom masculin invariable moie nom féminin mois nom masculin moye nom féminin

Moi
(Daniel Arap) (né en 1924) homme politique kenyan; président de la République depuis 1968.
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Moi
Pron. pers. Forme tonique de la 1re personne du Sing. et des deux genres, insistant sur la personne qui s'exprime.
d1./d (Complément d'objet, après un impératif.) Laisse-moi.
(Dans les réponses.) Qui demande-t-on?
Moi.
(Quand le complément d'objet est redoublé.) Il nous appelle, mon frère et moi.
d2./d (Après une préposition.) Pensez à moi. De vous à moi: en confidence. Choisi par moi. Sors avec moi. En souvenir de moi. Digne de moi.
d3./d (Complément d'un comparatif.) Aussi content que moi.
d4./d (Attribut) "L'état, c'est moi" (Louis XIV).
d5./d (Sujet, renforçant je.) Moi, je travaille, toi, tu t'amuses.
d6./d (Emploi explétif.) écoute-moi cet air!
d7./d Loc. à moi!: cri pour appeler au secours.
|| Pour moi: à mon avis. Pour moi, c'est étrange.
|| Quant à moi: en ce qui me concerne.
|| Chez moi: dans l'endroit où j'habite.
N.B.: devant en et y, moi devient m'. Passe-m'en. Faites-m'y inscrire, à ce club.
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Moi
n. m. inv.
d1./d PHILO Personne humaine en tant qu'elle a conscience d'elle-même, à la fois sujet et objet de la pensée. "Le moi consiste dans ma pensée" (Pascal).
d2./d Personne de chaque individu, à laquelle il tend à rapporter toute chose. "Le moi est haïssable" (Pascal).
d3./d PSYCHAN Instance qui maintient l'unité de la personnalité en permettant l'adaptation au principe de réalité, la satisfaction partielle du principe de plaisir et le respect des interdits émanant du surmoi.

⇒MOI, pron. pers.
Pronom personnel tonique de la première personne du singulier.
I. Pron. prédicatif
A. — Emploi prép. [Après une prép. ou une loc. prép. à l'exception des prép. temp. aussitôt, depuis, dès, durant, pendant, passé] Ça vous a pris des habitudes, ça ne peut pas jeûner seulement huit jours! Et lui qui me jurait de ne plus avoir de femme après moi! (ZOLA, Nana, 1880, p.1292). Je découvrirai sans doute ce qui se cache dans mes actes, en ce dernier fond où, sans moi, malgré moi, je subis l'être et je m'y attache (BLONDEL, Action, 1893, p.VII). J'ai un ami! Loin de moi, près de moi, toujours en moi. Je l'ai, je suis à lui (ROLLAND, J.-Chr., Maison, 1909, p.927).
1. À moi
[Avec des verbes ou des loc. verb. constr. avec à]
♦[Avec des verbes trans. indir. constr. avec à] Tu ne m'aimes donc plus, Élisabeth, que tu trouves la force de renoncer à moi (MAURIAC, Mal Aimés, 1945, II, 9, p.216).
♦[Avec des verbes ayant déjà un autre pron. pers. conjoint de la 2e pers. comme compl. d'obj.] Quel désastre vous arrache à moi, au moment où j'espérais vous toucher? (GOBINEAU, Pléiades, 1874, p.98). Ô mon très cher, comme je remercie Dieu de t'avoir donné à moi (MARTIN DU G., Thib., Cah. gr., 1922, p.626).
♦[Avec des verbes réfl. conjugués à une pers. autre que la 1re] Elle se joint à moi pour dire à Mme de Tocqueville combien nous prenons part à vos souffrances (GOBINEAU, Corresp. [avec Tocqueville], 1854, p.220). Tu t'es attaché à moi, malgré, comme tu dis, la différence des âges (COLETTE, Naiss. jour, 1928, p.51).
[Marque le terme d'un mouvement, l'appartenance, la possession]
♦[le terme d'un mouvement] Brigitte se joignit à moi, quoiqu'elle sût bien que cette invitation n'était qu'une plaisanterie (MUSSET, Confess. enf. s., 1836, p.329).
♦[après être, l'appartenance] Je vous aime, je vous veux. Je veux savoir que vous êtes à moi (A. FRANCE, Lys rouge, 1894, p.197).
[avec ell. du verbe] Maintenant à moi l'univers à moi les femmes à moi l'administration je vais me faire conseiller municipal mais j'entends du bruit il vaut peut-être mieux s'en aller (APOLL., Tirésias, 1918, I, 4, p.890).
C'est à moi de + inf. Fanny, violemment: Non, non, j'ai commis une faute grave, je le sais. J'ai gâché ma vie. Tant pis pour moi. C'est moi que ça regarde. C'est à moi de me débrouiller (PAGNOL, Fanny, 1932, I, 6, p.105).
♦[Moi est utilisé pour renforcer un adj. poss.] Et est-ce ma faute, à moi, si j'aime mieux relire un chapitre de M. Renan qu'un sermon de Bossuet, le Nabab que la Princesse de Clèves et telle comédie de Meilhac et Halévy qu'une comédie même de Molière (LEMAITRE, Contemp., 1885, p.239). Je rétrograde jusqu'au mur de mon jardin à moi, et j'attends (FARRÈRE, Homme qui assass., 1907, p.254).
♦[Pour lancer un appel au secours] À moi! Je suis frappé mortellement. Infâme! À moi (LECONTE DE LISLE, Poèmes trag., 1886, p.195). Il veut appeler: «À moi! Au secours! Antoine!» Mais c'est à peine si sa gorge laisse passer quelques sons (MARTIN DU G., Thib., Mort père, 1929, p.1252).
[Dans des loc.]
De vous à moi. Entre nous. «Tout ceci de vous à moi», me dit Bergotte en me quittant devant ma porte (PROUST, J. filles en fleurs, 1918, p.572).
Quant à moi. En ce qui me concerne. Quant à moi, je vais dîner chez eux le 15 Août et le jour des rois (MAUPASS., Contes et nouv., t.2, Mlle Perle, 1886, p.628).
2. De moi
[En fonction d'attribut]:
1. LA COMTESSE: Un seul point noir. Ils parlent tous de Marivaux. La plupart ne l'ont jamais lu. LE COMTE: Tant mieux. Ils croiront que c'est de moi. D'ailleurs il ne faut pas dire trop de mal de ces gens-là.
ANOUILH, Répét., 1950, I, p.22.
[En fonction de compl. de l'adj.] Je suis bien dégoûté de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une autre existence il y a loin! (HUYSMANS, En route, t.1, 1895, p.30).
[En fonction de compl. du subst., à la place du poss., quand celui-ci n'est pas de mise]:
2. Éveline ne semble du reste pas se rendre compte que, douter que j'aie vraiment mérité ma citation, c'est jeter nécessairement un discrédit sur l'honorabilité ou la compétence des chefs qui me l'ont accordée. Les phrases de moi qu'elle cite, à ce sujet, les ai-je vraiment dites, ce n'est pas avec le ton et les intentions que sa malignité leur prête.
GIDE, Robert, 1930, p.1315.
[Avec des verbes et des loc. verb. constr. avec la prép. de] Nous étions tous Lions et gens du meilleur ton... Il y avait MOI. Je parlai de moi, de moi, de moi et de moi, de nosologie, de ma brochure et de moi (BAUDEL., Nouv. hist. extr., 1857, p.271). Mon chéri, tout mon bonheur tient dans cette minute même, où vous avez tellement besoin de moi (BERNANOS, Dialog. ombres, 1928, p.42).
[Dans des exclam.] Coufontaine: Je plaisante, Sygne. Fi de moi! La voici les larmes aux yeux! (CLAUDEL, Otage, 1911, I, 1, p.220). Tu crois, toi, que les arbres c'est tout droit planté dans la terre, avec des feuilles, et que ça reste là, comme ça. Ah, pauvre de moi, si c'était ça, ça serait facile (GIONO, Colline, 1929, p.33):
3. ... un vieil homme enfin qui nous fit escorte pendant trois kilomètres, au sortir de Dickenscheid, et à qui, misère de moi, je dus renvoyer un «Heil, Hitler!» sonore en échange de celui qu'il nous adressa.
AMBRIÈRE, Gdes vac., 1946, p.77.
3. Pour moi.
4. Chez moi.
5. À part moi.
6. Selon moi.
7. Littér. [Précédé des prép. à, de, par, pour et placé devant un part. passé ou un adj.]
4. Ces roses pour moi destinées
Par le choix de sa main,
Aux premiers feux du lendemain,
Elles étaient fanées.
TOULET, Contrerimes, 1920, p.10.
Rem. À moi régime indir., placé en tête de phrase, n'est pas obligatoirement repris par me auprès du verbe: Et, bien qu'à leur triste question ils n'espérassent pas de réponse: — À moi, leur dis-je, il parlera (GIDE, El Hadj., 1899, p.348).
B. —[En fonction de suj. prédicatif]
1. [En appos. à je qu'il vient renforcer] V. je I D. Moi je suis bonne chrétienne comme tout le monde (PÉGUY, Myst. charité, 1910, p.12).
2. [Renforcé par même, seul ou non plus] Moi seul, qui ai tout fait pour la mienne, j'en suis abandonné! (RESTIF DE LA BRET., Nicolas, 1796, p.132). Moi non plus, je ne l'aimais pas! (GOBINEAU, Pléiades, 1874, p.72):
5. Moi-même, j'étais prodigieusement intéressée par les péripéties de ce petit drame et, surtout, par le mystère de cet écrin que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais vu chez madame...
MIRBEAU, Journal femme ch., 1900, p.113.
3. [Employé seul devant un part. ou un inf. exclam., interr. ou narratif] Moi, ne plus t'aimer, pourquoi?... Je me moque de ton passé (ZOLA, Bête hum., 1890, p.172). Denis était en Grèce, Daniel en Russie, moi retenu, tu le sais, auprès de notre père malade (GIDE, Immor., 1902, p.370).
4. [En tête de phrase (et ne renforçant ni le suj., ni le régime), moi peut servir de thème ou renforcer un adj. poss.] Moi, mon père et ma mère sont loin (A. DAUDET, Pt Chose, 1868, p.78). Oh! moi, avec Verdier, ce sera bien simple, déclara Hortense brusquement (ZOLA, Pot-Bouille, 1882, p.320).
5. [Moi peut également servir de thème, placé devant ou derrière un inf.] Cette fortune est honorable. Sans doute. — Ce qui le serait moins... ce serait d'en profiter, moi (MÉRÉ, Tentation, 1925, II, p.7 ds SANDF. t.1 1965, § 57).
C. —[En fonction d'attribut prédicatif] Ils ont demandé à parler à l'officier de quart, qui était précisément moi (LOTI, Mon frère Yves, 1883, p.177). Je tourne une page de l'album; maman tient dans ses bras un bébé qui n'est pas moi; je porte une jupe plissée, un béret, j'ai deux ans et demi, et ma soeur vient de naître (BEAUVOIR, Mém. j. fille, 1958, p.9).
[Parfois suivi de même, moi peut désigner l'être du locuteur ou sa personnalité considérée dans ses traits les plus individuels] À Vêpres, respexit humilitatem m'a bien touché et saisi... C'est tellement moi! (DUPANLOUP, Journal, 1866, p.271). Un arbre, une vache, un nuage, une brume bleue ou rousse, voilà un étrange portrait de moi. C'est que le monde peint est plus moi que l'autre (ALAIN, Propos, 1933, p.1166):
6. J'existe en tout ce qui m'entoure et me pénètre,
Gazons épais, sentiers perdus, massifs de hêtres,
Eau lucide que nulle ombre ne vient ternir,
Vous devenez moi-même étant mon souvenir.
VERHAEREN, Mult. splendeur, 1906, p.153.
D.Autres emplois appos. [Moi permet de mettre en relief le suj. ou le régime]
7. Eux sucent des plis dont le frou-frou les suffoque;
Pour un regard, ils battraient du front les pavés;
Puis s'affligent sur maint sein creux, mal abreuvés;
Puis retournent à ces vendanges sexciproques.
Et moi, moi, je m'en moque!
LAFORGUE, Complaintes, 1885, p.71.
[Apposé à un régime indir., moi est précédé de la prép. à] À moi aussi, elle me parle (COLETTE, Vrilles, 1908, p.76).
[Juxtaposé à nous, moi coordonné à une 2e et/ou 3e pers. (un subst. ou un pron.) s'emploie pour décomposer la globalité] Ils allaient à une fin sans épithète, à une dissolution sans couleur. Ils ne nous en aimaient pas moins, mes cousins et moi (GIRAUDOUX, Bella, 1926, p.22):
8. Quand la gaîté fut apaisée, Cachelin, tout à coup, s'écria: «Dites donc, Monsieur Maze, vous ne savez pas, maintenant que nous sommes bien ensemble, vous devriez venir dîner dimanche à la maison. Ça nous ferait plaisir à tous, à mon gendre, à moi, et à ma fille qui vous connaît bien de nom, car on parle souvent du bureau. C'est dit, hein?»
MAUPASS., Contes et nouv., t.1, Hérit., 1884, p.516.
[Moi, non précédé de la prép. à, peut servir à accentuer le régime indir. me] Et puis elle dit des choses rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans son genre (MAUPASS., Contes et nouv., Trou, 1886, p.579). Moi, il me faut de la délicatesse, de la poésie... (MIRBEAU, Journal femme ch., 1900, p.63):
E. Emplois ell.
[En prop. compar.] John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que déjà ce pays l'enchante; depuis notre arrivée je le vois à peine (LOTI, Mariage, 1882, p.7). Vous êtes belle comme le printemps cette année, et plus jeune encore que moi-même (GIDE, Tentative amour., 1893, p.73):
9. Je suis heureux d'acclamer un peintre qui ait éprouvé, ainsi que moi, l'impérieux dégoût des mannequins, aux seins mesurés et roses, aux ventres courts et durs, des mannequins pesés par un soi-disant bon goût, dessinés suivant des recettes apprises dans la copie des plâtres.
HUYSMANS, Art mod., 1883, p.262.
[En prop. exclam. où il est antécédent d'un rel.] Moi qui regardais dans tous les fossés et qui suis allée jusqu'à Verchemont comme une bête! (ZOLA, Joie de vivre, 1884, p.1086). Moi qui me promets toujours de ne jamais dire du mal de personne! (GIDE, Journal, 1910, p.292).
[En prop. ell. du verbe] Mais les bouteilles étaient vides: «J'en paye une», déclara M. Tourneveau. «Moi aussi», annonça M. Vasse. «Moi de même», conclut M. Dupuis. Alors tout le monde applaudit (MAUPASS., Contes et nouv., t.1, Mais. Tellier, 1881, p.1204). — Et vous, Mademoiselle, vous ne prenez rien? — Oh! Moi, du café au lait, simplement (GIDE, Isabelle, 1911, p.607).
[Faisant phrase à lui seul, dans les questions et les réponses] Et moi? dit brusquement Christophe, pâle d'émotion (ROLLAND, J.-Chr., Matin, 1904, p.197). S'il me plaît d'engager toute ma vie pour elle, trouverais-tu plus beau que je lie mon amour par des promesses? Pas moi (GIDE, Porte étr., 1909, p.518).
F. Emplois en coordination. [Coordonné à un subst. ou à un pron. prédicatif, sans emploi conjoint de nous, moi peut faire partie du suj. ou régime] Je t'écris sous un azur parfait; depuis les douze jours que Denis, Daniel et moi sommes ici, pas un nuage, pas une diminution de soleil (GIDE, Immor., 1902, p.369). Il n'aime pas beaucoup ni ton père, ni moi (BEAUVOIR, Mandarins, 1954, p.332).
[Avec la conj. de coordination et, la bienséance exige, gén., que le locuteur se nomme en dernier lieu] Mes hommes et moi, — dans les rapports je disais: «moi et mes hommes», mais ici en famille je dis: «mes hommes et moi» parce qu'il n'y a plus de discipline entre nous: il n'y a plus que de l'amitié (R. BAZIN, Baltus, 1926, p.128).
[Moi peut être néanmoins cité en premier, partic. lorsqu'il est coordonné à un pron. indéf. comme personne] Car ni moi, ni vous, ni personne, aucun ancien et aucun moderne, ne peut connaître la femme orientale, par la raison qu'il est impossible de la fréquenter (FLAUB., Corresp., 1862, p.58).
G. —[Dans les tours exceptifs ou présentatifs]
1. [Après ne... que] Il n'y a dans le salon que Benedetti, le ménage Ganderax, Mme de Galbois et moi (GONCOURT, Journal, 1889, p.896).
2. [Avec les tours présentatifs] C'est toujours moi qui attends les autres (ZOLA, Nana, 1880, p.1215). — (...) Est-ce que vous croyez qu'il y a dix personnes au monde, qui aiment la musique? Est-ce qu'il y en a une seule? — Il y a moi! dit Christophe, avec emportement (ROLLAND, J.-Chr., Révolte, 1907, p.548).
Fam. C'est moi qui + verbe à la 3e pers. Si, par aventure, il lui arrivait de faire erreur, il s'écriait: «Pardon, Monsieur! C'est moi qui se trompe» (GIDE, Si le grain, 1924, p.495).
Rem. [Moi peut être déterminé] a) [par une rel., par une rel. prép.] Mais parfaitement, mon ami, je veux me faire belle comme Renée, moi qui suis si jeune! (ARLAND, Ordre, 1929, p.185). b) [par un adj. apposé] N'ayant pas compris encore quelles étaient ces profondeurs, je fus pris de vertige, faute d'une racine à quoi me retenir, faute d'un toit, d'une branche d'arbre entre ces profondeurs et moi, déjà délié, livré à la chute comme un plongeur (SAINT-EXUP., Terre hommes, 1939, p.177). c) [par un adj. ordinal] Ils se mirent tous deux à l'oeuvre, se grattant le cou avec une telle réciprocité de bons offices, avec une nonchalance si voluptueuse, une flânerie si suave, que je ne pus m'empêcher de sympathiser, moi troisième (TOEPFFER, Nouv. Génev., 1839, p.143). d) [par même, seul] Moi seul, te découvrant sous la nécessité, J'immole avec amour ma propre volonté (LAMART., Médit., 1820, p.45). Furieuse contre la mercière et contre mes maîtres, et contre moi-même (MIRBEAU, Journal femme ch., 1900, p.44). [Pour signifier que le locuteur se suffit à lui-même au regard de l'action exprimée par le verbe, à moi seul ou à moi tout seul est apposé au suj.] Article me reprochant la mendicité de la chose et me faisant un crime de ne pas compléter à moi tout seul les 3000 francs qui manquent (GONCOURT, Journal, 1887, p.630).
II. — Var. tonique de me. [À l'impér. positif, moi, portant l'accent du groupe verbe + pron., et toujours réuni au verbe par un trait d'union est une var. combinatoire de me] Elle l'aimait, crois-moi, sans vouloir le montrer (BOURGET, Disciple, 1889, p.230). — Pardonnez-moi — vous m'étiez hier encore totalement inconnu (BERNANOS, Crime, 1935, p.791).
Verbe + le (la ou les) + moi. Jure-moi d'abord que tu sortiras sans rien me dire. Sans même me regarder. Si tu m'aimes, jure-le-moi (ANOUILH, Antig., 1946, p.158).
Fam. Verbe + moi + le (la ou les). Hein! avoue-moi-le, tu es brûlé, n'est-ce-pas? au Spectre solaire (GONCOURT, Journal, 1893, p.387).
[Avec en et y]
♦[Le pron. garde sa forme non prédicative et s'élide devant en, plus rarement devant y] V. me D 1 a.
Pop. [Le pron., dans sa forme prédicative, est précédé de z] — On ne dit pas: donne-moi-z'en une autre, mais donne-m'en une autre. — Ne plaisantez pas sur ce chapitre, Monsieur. Avec son ânerie coutumière, elle serait capable de croire que c'est vrai (PAYSAN, La Veuve Lehidel, p.103 ds DAM.-PICH. t.6 1940 § 2374). Donne-moi-z-en donc un morceau (DIONNE 1969).
Pop. [Avec un impér. négatif, la négation n'étant exprimée que par pas] Parlez-moi pas des Bosse, Madame Daigne, puisque vous avez ce petit pavillon des Quérolle (MARTIN DU G., Vieille Fr. , 1933, p.1035).
Moi explétif. [Placé derrière un impér. positif, moi sert à marquer l'intérêt que le locuteur porte au procès qu'il exprime] Est-ce qu'on se fiche de moi! J'avais dit de mettre les ombrelles bleues en bordure... Cassez-moi tout ça et vite! (ZOLA, Bonh. dames, 1883, p.617). Buvez-moi ça, vous m'en donnerez des nouvelles! (DABIT, Hôtel Nord, 1929, p.24):
10. Notre si vieil ébat triomphal du grimoire,
Hiéroglyphes dont s'exalte le millier
À propager de l'aile un frisson familier!
Enfouissez-le-moi plutôt dans une armoire.
MALLARMÉ, Poés., 1898, p.71.
III. Substantif
A. —[Moi, pron. qualifié par un adj.] Si je ne lui ai pas prouvé que je l'aime de toutes mes forces, que je l'aime de tout moi, comment le lui persuader jamais? (A. FRANCE, Lys rouge, 1894, p.322).
Au fém., rare (une femme parlant d'elle). Mystérieuse moi, pourtant, tu vis encore! Tu vas te reconnaître au lever de l'aurore Amèrement la même (VALÉRY, J. Parque, 1917, p.105).
B. —[Moi, considéré en tant que mot]:
11. Dans cette phrase, moi que vous aimez, je vous le rends, moi que vous aimez revient à ceci, moi vous aimez. Le premier moi est au nominatif, et marque la première personne; et le second est à l'accusatif, et est regardé comme étant un être dont on parle, par conséquent à la troisième personne.
DESTUTT DE TR., Idéol. 2, 1803, p.155.
C. —Le subst. moi
1. Le moi ontologique. Principe métaphysique qui fait l'unité, le propre de la personne par delà la diversité de ses pensées, de ses sentiments, de ses actes, c'est-à-dire la ,,réalité permanente et invariable considérée comme substratum fixe des accidents simultanés et successifs qui constituent le moi empirique`` (LAL. 1960). Moi transcendental, absolu, empirique. Il suit de là que le moi humain ne peut prendre de lui-même une connaissance intégrale (GAULTIER, Bovarysme, 1902, p.196). Il faut pourtant montrer sur quel pouding de terrains agglutinés repose cet art, ce sur-moi, fait de la mêlée ou de l'alliage forcé de tant de moi hétérogènes (ROLLAND, Beethoven, t.1, 1937, p.36).
2. Le moi psychologique. Prise de conscience de l'individualité d'une personne soit par elle-même (le moi étant à la fois sujet et objet de sa pensée) soit par une autre personne qui la prend pour objet de sa réflexion. La tradition retrouvée par l'analyse du moi, c'est la moralité que renfermait l'Homme libre, que Bourget réclamait et qu'allait prouver le roman de l'énergie nationale (BARRÈS, Homme libre, 1889, p.XI).
a) Un ou plusieurs des états successifs de la personnalité (si on parle d'une femme ou si une femme parle d'elle, elle peut employer l'article féminin). Et puis j'appellerai ma fillette, ma grande fille. Vous verrez comme elle me ressemble (...) elle est toute pareille à la «moi» d'autrefois, vous verrez! (MAUPASS., Contes et nouv., t.1, Fini, 1885, p.1019):
12. Un texte singulièrement expressif en ce sens est la célèbre page où Proust, travaillant à se souvenir d'Albertine disparue, s'ingénie, non pas précisément à nier son moi, mais à en ressentir les composantes dans toute la diversité qui les particularise et les sépare les unes des autres, par opposé à la synthèse qui les unit: le moi qu'il était quand il se faisait couper les cheveux, le moi qui s'assied pour la première fois dans un fauteuil en l'absence d'Albertine, le moi qui aperçoit le piano dans les mules d'Albertine qui ne presseront plus les pédales, etc.
BENDA, Fr. byz., 1945, p.29.
P. anal.
♦Conscience collective d'un groupe, d'une notion, d'une société. Une nation ne prend d'ordinaire la complète conscience d'elle-même que sous la pression de l'étranger... Un moi, pour prendre le langage de la philosophie, se crée toujours en opposition avec un autre moi (RENAN, Réf. intellect., 1871, p.131):
13. Même si nous n'étions obligés, théoriquement, que vis-à-vis des autres hommes, nous le serions, en fait, vis-à-vis de nous-mêmes, puisque la solidarité sociale n'existe que du moment où un moi social se surajoute en chacun de nous au moi individuel. Cultiver ce «moi social» est l'essentiel de notre obligation vis-à-vis de la société.
BERGSON, Deux sources, 1932, p.8.
♦Dieu. Sa solitude cherche un appui en le divin Solitaire, le moi sans bornes et sans second (ROLLAND, Beethoven, t.1, 1937, p.74).
b) S'opposant à la personnalité d'autrui, la personne en tant qu'elle désire se rendre maître de sa personnalité et en réaliser les traits les plus typiques. Culte du moi, exprimer son moi, adorer son moi, le sentiment du moi. Un même besoin nous agite, les uns et les autres, défendre notre moi, puis l'élargir au point qu'il contienne tout (BARRÈS, Jard. Bérén., 1891, p.65). Son objet n'est jamais l'oeuvre en soi, si grands que soient son sens de la beauté et son désir de la perfection; son objet est d'exprimer son moi, moi tout entier, dans toute sa force et sa vérité: — et c'est en quoi il est Beethoven (ROLLAND, Beethoven, t.1, 1937, p.155).
c) Exaltant le moi, la personne qui tend à tout rapporter à elle-même. Le vaniteux Français s'isole rapidement. Toute l'attention est profondément rappelée au moi. Il n'y a plus de sympathie (STENDHAL, Hist. peint. Ital., t.1, 1817, p.262). La vanité, c'est toujours le moi (BALZAC, Gobseck, 1830, p.390). Le moi remplit le monde et l'égoïsme est roi (POMMIER, Colères, 1844, p.30):
14. On n'en finirait pas d'énumérer les ravages de l'affectation ou de l'insincérité dans la littérature du XIXe siècle... Dans ces prairies du moi-moi-moi, le temps fauche impitoyablement...
L. DAUDET, Idées esthét., 1939, p.18.
3. PSYCHANAL. ,,Partie de la personnalité consciente et préconsciente, distincte du ça et du surmoi`` (Méd. Psychanal. 1971). Le moi normal est souple, flexible; il n'a pas de mécanismes de défense rigides. Le moi névrotique est faible, craintif devant la force des pulsions ou la sévérité du sur-moi (SILL. Psychol. 1980).
REM. 1. Moé, moué, var, pop. ou région. (Ouest, Canada). Elle prononçait ,,moué``, pour moi (LA VARENDE, Caval. seul, 1956, p.249). Moé, j'ai travaillé tous les jours que le Bon Dieu m'a donnés: de la noirceur du matin à la noirceur du soir (R. CARRIER, Floralie, 1974, p.11 ds Richesses Québec 1982). 2. Moiïté, subst. fém. [P. anal. avec eccéité ou ipséité] Caractère individuel et irréductible du moi. Il serait absurde de dire que le monde en tant qu'il est connu, est connu comme mien. Et pourtant cette «moiïté» du monde est une structure fugitive et toujours présente que je vis (SARTRE, Être et Néant, 1943, p.149). 3. Moitrinaire, subst. masc., plais. et péj. [P. anal. avec poitrinaire] Égotiste, poète dont la principale source d'inspiration est son moi. [Chateaubriand] est le grand-père de tout le «moi, moi, moi», de tous les moitrinaires qui se regardent pâlir et vieillir dans leurs miroirs ternis et écaillés (L. DAUDET, Stup. XIXe s., 1922, p.88).
Prononc. et Orth.:[mwa], []. Att. ds Ac. dep. 1740. Graph. plaisantes descriptives d'un accent ou d'une affectation, moa (RENARD, Journal, 1893, p.174); moâ (Arts et litt., 1936, p.30-4). Étymol. et Hist. Pron. pers. de la 1re pers., cas régime tonique I. A. Placé avant le verbe 1. 842 souligne une opposition mi (Serments de Strasbourg ds HENRY Chrestomathie, p.2, 6 [v. E. KOSCHWITZ, Commentar zur den ältesten frz. Denkmälern, p.41]: si salvarai [Louis le Germanique] eo cist meon fradre Karlo... in o quid il mi altresi fazet); 2.placé en initiale absolue, met en relief, exprime une insistance, une emphase ca 1100 (Roland, éd. J. Bédier, 2834: Mei ai perdut e tute ma gent); ca 1160 (Eneas, éd. J. J. Salverda de Grave, 1752: Mesfis vos ge onques de rien? — Moi n'avez vos fait el que bien); ca 1170 (CHRÉTIEN DE TROYES, Erec, éd. M. Roques, 2694: ,,Biaus filz`` fet il, ,,que viax tu fere? Moi doiz tu dire ton afere``); 1170-80 (Narcisse, éd. M.Thiry-Stassin et M. Tyssens, 545: Moi a il escondite, moi!); 3. placé devant un verbe unipersonnel sans sujet exprimé, mis en début de phrase ou immédiatement auprès une conj. de subordination a) ca 1100 (Roland, 456: mei l'avent a suffrir); b) id. (ibid., 659: Mei est vis que trop targe); c) id. (ibid., 2858: Kar mei meïsme estoet avant aler); d) ca 1170 (CHRÉTIEN DE TROYES, op. cit., 1551: se moi pleüst); e) id. (ID., op. cit., 4157: Moi poise molt); f) 1re moitié XIIIe s. (Aucassin et Nicolette, éd. M. Roques, 12: Moi ne caut); 4. placé devant les formes nominales du verbe a) 1130-40 forme en -ant (WACE, Ste Marguerite, éd. E. A. Francis, 645, ms. A anno 1267: Se feme est en traval d'enfant Et par besoig moi reclamant); b) ca 1170 infinitif amené par un verbe auxiliaire (BÉROUL, Tristan, éd. E. Muret, 168: Je ne vuel pas encore morir Ne moi de tot en tot perir); id. (MARIE DE FRANCE, Lais, éd. J. Rychner, Eliduc, 420: Veut il mei par amurs amer?) 5. en coordination avec un autre pronom ou un substantif ca 1165 (Guillaume d'Angleterre, éd. M. Wilmotte, 2487: Se doinst Diex moi et vos joïr). B. Placé après le verbe 1. après l'impératif ca 1050 (Alexis, éd. Chr.Storey, 66: Oz mei, pulcele; 281: Quer mei, bel frere, ed enca e parcamin); ca 1100 (Roland, 20: Cunseilez mei; 337: dunez mei le cungied; 877: Eslisez mei. XII. de vos baruns [datif éthique]); ca 1200 (JEAN BODEL, Jeu de St Nicolas, éd. A. Henry, 242: Va moi partout semonre Gaians et Quenellieus [id.]); 2. coordonné à un autre pron. ou à un subst. ca 1100 (Roland, 221: Ja mar ne crerez bricun, Ne mei ne altre); 1176-81 (CHRÉTIEN DE TROYES, Chevalier au lion, éd. M.Roques, 4143: De nos deus covenra lasser Ou moi ou lui, ne sai le quel); XIIIe s. pronom atone de la 1 personne me, repris par mei auquel est coordonné un autre régime (Mort Artu, éd. J. Frappier, §104, 44: quant Lancelos m'en gita et moi et mes autres compaignons); 3. marque une opposition, une mise en relief a) ca 1170 (Rois, éd. E. R. Curtius, I, VIII, 8, p.16: Nen ont pas degeté tei mais mei que je ne regne sur els); 1176-81 (CHRÉTIEN DE TROYES, Chevalier au lion, 1003: Et sachiez bien, se je pooie, Servise et enor vos feroie, Que vos la feïstes ja moi); b) ca 1170 avec ellipse du verbe (BÉROUL, op. cit. 2688: Ge vos dorrai ma druërie Vos moi la vostre, bele amie). II En autonomie: après préposition fin Xe s. (Passion, éd. D'Arco Silvio Avalle, 262: Per me non vos est obs plorer; 295: De me t membres per ta mercet; 300: ab me venras in paradis); ca 1170 (MARIE DE FRANCE, op. cit., Fresne, 470 Vers mei meismes). III. Emplois ressortissant à la fonction sujet 1. ca 1135 en coordination (Couronnement de Louis, éd. E.Langlois, 536: Et mei et Deu n'avons mais que plaidier); ca 1150 (Charroi de Nîmes, éd. D. McMillan, 39: Moi et vos, oncle, i somes oublïé); 1174-87 (CHRÉTIEN DE TROYES, Perceval, éd. F. Lecoy, 3617: Alons an, moi et vos ansanble!); 2. 1174-87 en proposition elliptique (ID., op. cit., éd. A. Hilka, 4776, leçon du ms. M, fin XIIIe s.: Frere, ja nus hon Ne m'an desfandra se moi non); ca 1190 (Renart, éd. M.Roques, 12156: A il dont nul part, se moi non?); 2e quart XIIIe s. (Queste du Graal, éd. A. Pauphilet, p.176, 27: Et s'il l'eust fet, il fust mors del pechié... et moi desennoree a toz jorz mes); 3. ca 1210 en fonction d'attribut du sujet (RAOUL DE HOUDENC, Meraugis, éd. M.Friedwagner, 4888: C'est ma main destre, c'est ma dame, C'est moi meïsmes, car c'est m'ame) [—Moi-Même —v. supra, I A 3 c; II; III 3]. — Subst. — A. 1. 1581 «ce qui constitue l'individualité, la personnalité d'un être humain» (DESPORTES, Epitaphes, Complainte, éd. V.E.Graham, Cartels et épitaphes, p.107: La seule mort a causé ma tristesse, La seule mort y pourra mettre cesse, Ne m'empeschant plus longuement de suivre Cêt autre moy, pour qui j'aimois à vivre); 2. av. 1662 «la personnalité s'affirmant par rapport aux autres, ne considérant que soi» (PASCAL, Pensées, Ire part., V, 2, § 136, éd. J. Chevalier p.1126: Le moi est haïssable... le moi a deux qualités: il est injuste en soi, en ce qu'il se fait centre de tout; il est incommode aux autres en ce qu'il les peut asservir: car chaque moi est l'ennemi et voudroit être le tyran de tous les autres). B. 1. 1640 philos. «le sujet pensant» (DESCARTES, Lettre à , nov., éd. Ch. Adam et I. Tannery, t.3, p.247: vous m'avez obligé de m'avertir du passage de St Augustin auquel mon Je pense, donc je suis a quelque rapport... je m'en sers pour faire connaître que ce moi, qui pense, est une substance immatérielle); av. 1662 (PASCAL, op. cit., IIe part., II, 1, § 443, p.1211: Je sens que je puis n'avoir point été: car le moi consiste dans ma pensée; donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé); 2. 1948 psychanal. (S. FREUD, Essai de psychanal., p.172: le Moi et le Soi). Du lat. me «moi» en position accentuée; v. aussi me; pour l'emploi de moi comme pron. suj. par suite de l'évolution faisant des pron. pers. suj. des pron. conjoints, v. lui. Moi subst. B 2 traduit l'all. Ich (S. FREUD, Das Ich und das Es, 1923), v. aussi ça (cela) et je. Fréq. abs. littér.: 152582. Fréq. rel. littér.: XIXes.: a) 211927, b) 218285; XXe s.: a) 210662, b) 224428. Bbg. BOURGEACQ (J.A.). Moi, je ou c'est moi qui? Fr. R. 1970, t.43, pp.452-458. — FOULET (L.). L'Ext. de la forme oblique du pron. pers. en anc. fr. Romania. 1935, t.61, pp.403-419, 453-463. — HATCHER (A.G.). From Ce suis-je to c'est moi... PMLA. 1948, t.63, pp.1053-1100. — JACOB (L.). De ce suis je à c'est moi. B. de la Soc. roum. de ling. rom. 1970, t.7, pp.91-96. — QUEM. DDL t.18.

moi [mwa] pron. pers. et n. m.
ÉTYM. V. 1150; mei, v. 1150; me, v. 980; du lat. me, devenu mei, mi, moi, en position accentuée.
Me (forme inaccentuée).
1 Le mot de la langue le plus difficile à prononcer et à placer convenablement, c'est moi.
A. de Vigny, Journal d'un poète, 1835.
———
I Pron. pers. (forme tonique) de la 1re personne du sing. et des deux genres, représentant la personne qui parle ou qui écrit. Je (→ aussi, pop. ou fam., 2. Bibi, mézigue, ma pomme,…).
REM. Sans préposition, moi ne peut être sujet ou complément d'objet que dans les cas étudiés ci-après.
1 Moi, complément d'objet après un impératif positif. || Regarde-moi. || Laissez-moi là… (→ Cacher, cit. 38). || Fais-moi bondir (cit. 4).Après un autre pronom personnel. || Donnez-la-moi. || Rends-le-moi.
2 (…) Allumez-moi une cigarette (…) Mettez-la-moi dans la bouche.
R. Dorgelès, les Croix de bois, XI.
REM. Moi se réduit à m' devant en et y. Donnez-m'en. « Fais-m'y penser cet hiver » (Romains, les Hommes de bonne volonté, t. I, XXIV, p. 287). — Pour Mène-m'y. Me, supra cit. 27 (Dans la langue pop. on trouve les tournures : Donne-moi-z-en [dɔnmwazɑ̃]; mènes-y-moi [mɛnzimwa]).
Spécialt. || Moi, pronom explétif marquant l'intérêt personnel atténué. || Regardez-moi cet imbécile ! || « Dressez-lui-moi son procès, comme larron » (cit. 3, Molière). Me, cit. 11 et supra.
3 C'est dégoûtant ! voyez-moi comme ces bougres-là nettoient !
Zola, la Bête humaine, III.
2 Moi, sujet d'un verbe à l'infinitif.Dans une phrase exclamative : Moi, vous remercier ! (→ Cesser, cit. 15; honnête, cit. 28).Avec un infinitif de narration introduit par de. || Et moi de conclure…
4 Moi régner ! Moi ranger un État sous ma loi (…) !
Racine, Phèdre, III, 1.
5 Et moi de me débattre, de frapper Alphonsine des poings et des pieds, de hurler, de fondre en larmes.
France, le Petit Pierre, III.
6 Mais dénoncer des collègues, moi ? Jamais de la vie !
J. Romains, les Hommes de bonne volonté, t. VIII, IX, p. 106.
(Avec un participe). || Moi parti, que ferez-vous ? || Moi compris (→ Expression, cit. 4).
7 Moi excepté, moi effacé, moi oublié, qu'arriverait-il de tout ceci ?
Hugo, les Misérables, I, VII, III.
3 Moi, sujet d'une proposition elliptique.(Dans une réponse). || Qui est là ? — Moi. (Dans une prop. coordonnée ou juxtaposée). || Vous fumez ? Moi aussi (→ Luxe, cit. 10). || Il a gagné la première manche (cit. 16) et moi la seconde.
8 Elle se mit à sourire, et me dit : — Moi d'abord, toi ensuite. Je sais que cela doit arriver ainsi.
Mérimée, Carmen, III.
9 Qui donc m'appelle ? — Moi. — Qui, moi ?
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, III, 6.
REM. Moi s'emploie parfois pour décomposer un sujet global (Nous). Toi et moi, vous et moi, moi et lui… On s'installe, moi là, elle à côté.
10 Oui, nous nous aimons. Seulement, moi, c'est l'adoration pour un être tellement au-dessus de moi !
Paul Bourget, Lazarine, p. 270.
4 Moi, sujet ou complément, coordonné à un nom, un pronom.(Sujet). || Mon avocat et moi sommes de cet avis (Académie). || Lui ou moi ferons cela (Littré).REM. Le verbe se met normalement à la première personne du plur., sauf parfois dans les tournures négatives (Ni moi ni personne n'en peut secouer le joug).
11 Le roi, l'âne ou moi, nous mourrons.
La Fontaine, Fables, VI, 19.
12 (…) car je savais la Bible par cœur, et ce livre et moi étions tellement inséparables que pendant les plus longues marches il me suivait toujours.
A. de Vigny, Servitude et Grandeur militaires, II, I.
13 Elle ni moi ne pûmes oublier, dans les plus vifs de nos transports, l'épouvantable situation qu'elle nous faisait à tous les deux.
Barbey d'Aurevilly, les Diaboliques, « Rideau cramoisi ».
14 (…) ni mes cousines ni moi n'avions avec elle une grande intimité.
Gide, la Porte étroite, II.
(Compl. d'objet). || Il a invité ma femme et moi; il nous a invités, ma femme et moi (→ ci-dessus, 3., rem.).Toi et moi, poèmes de Géraldy.
15 Il contemplait la foule sans distinguer ni moi ni personne.
France, l'Étui de nacre, p. 219.
16 Mes hommes et moi — dans les rapports je disais : « moi et mes hommes », mais ici en famille je dis : « mes hommes et moi » parce qu'il n'y a plus de discipline entre nous; il n'y a plus que de l'amitié.
René Bazin, Baltus le Lorrain, p. 128, in Sandfeld.
5 Moi (sujet ou compl.), dans une phrase comparative, après plus que, moins que, aussi… que, autre que, comme, etc.Plus fort (cit. 57) que moi. || « Qui doit prendre à vos jours plus d'intérêt (cit. 21) que moi ? » (Racine). || Il joue au tennis aussi bien que moi. || À bien d'autres (cit. 59) qu'à moi. || Personne autre (cit. 71) que moi. || Ne faites pas comme moi.Des gens (cit. 6) comme toi et moi.
(Après Ne… que…). || Je n'en accuse que moi (→ Imputer, cit. 4). || Il n'y a que moi sur la terre (→ Arrogant, cit. 1).
6 Moi, renforçant le pronom je. || Moi, je… Je (cit. 1, 2 et 3). || Moi aussi (cit. 46), j'y suis allé.
REM. Moi peut se placer après le verbe (tour plus familier) : je n'invente (cit. 13) rien, moi (→ aussi Jargon, cit. 5, Molière).
17 Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit !
Hugo, Hernani, I, 2.
Moi, renforçant le pronom complément me. || Moi, il m'a complètement oublié. || Et moi, il me suffit de… || On ne m'a jamais manqué (cit. 11) de respect, à moi.
Moi, renforçant ou précisant un possessif. || Moi, ce qui fait ma force (cit. 28) || Ce qui fait ma force, à moi… || Mes souvenirs à moi. || « Mon dictionnaire à moi… » (→ Emprunter, cit. 12).
7 Moi, sujet antécédent du pronom relatif qui et suivi du verbe à la première personne du singulier (→ Attendre, cit. 99; étreindre, cit. 7). || Moi qui vous parle…
REM. Après Ne… que…, moi qui est parfois suivi de la troisième personne : « Il n'y avait que moi qui le pût informer » (La Rochefoucauld, in Brunot).
18 Et moi qui vous avais prise pour un homme !
Paul Morand, l'Europe galante, p. 223.
Moi, antécédent du relatif qui, normalement repris par je devant le verbe de la principale (ce qui n'était pas toujours le cas en français classique [→ Être, cit. 3, Descartes, et ci-dessous Pascal, La Bruyère]).
19 (…) et moi qui écris ceci, ai peut-être cette envie (…)
Pascal, Pensées, II, 150.
20 Peut-être que moi qui existe n'existe ainsi que par la force d'une nature universelle (…)
La Bruyère, les Caractères, XVI, 36.
21 Moi qui vous parle, j'ai connu, peu s'en faut, les bruits et les embarras de Paris, tels que Boileau les décrivait, vers 1660, dans son grenier du Palais.
France, la Vie en fleur, III.
8 Moi, attribut. || Cet assemblage (cit. 18) prodigieux de molécules qui est moi. || Ce qui me fait moi. || « L'art, c'est moi; la science c'est nous » (→ Impersonnalité, cit. 1). || « L'État (cit. 131), c'est moi. » || « Parce que c'était moi » (→ Aimer, cit. 8, Montaigne). || Ce ne sera pas moi (→ Écho, cit. 1).
22 Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme ce sera moi.
Rousseau, les Confessions, I.
23 Tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas est écrit là-haut. Savez-vous, monsieur, quelque moyen d'effacer cette écriture ? Puis-je n'être pas moi ? Et étant moi, puis-je faire autrement que moi ? Puis-je être moi et un autre ?
Diderot, Jacques le fataliste, Pl., p. 509.
24 C'est moi, c'est toujours moi, ce n'est que moi !
Hugo, les Misérables, I, VII, III.
25 Grand Dieu ! Pourquoi suis-je moi ?
Stendhal, le Rouge et le Noir, II, XXVIII.
26 (…) enfin une aventure m'arrive et quand je m'interroge, je vois qu'il m'arrive que je suis moi et que je suis ici; c'est moi qui fends la nuit, je suis heureux comme un héros de roman.
Sartre, la Nausée, p. 76.
Loc. C'est moi…, suivi d'une proposition relative (→ ci-dessus, 7. : Moi qui…)C'est moi qui vous le dis. || C'était moi qui réglais tout (→ Intendant, cit. 5). || C'est moi qu'on accuse (→ Jeter, cit. 28). || C'est moi dont… (→ Labyrinthe, cit. 1).
27 Quand ses jeunes amies ne venaient pas la chercher ou que son cousin ne l'accompagnait pas à l'église, c'était souvent moi qui la conduisais et qui l'attendais, assis sur les marches du péristyle.
Lamartine, Graziella, III, XV.
28 C'est moi que vous cherchez, messieurs ?
Alphonse Daudet, Tartarin sur les Alpes, p. 208.
29 Ce n'est pas moi qui y trouverai à redire.
France, les Désirs de J. Servien, XI, p. 86.
30 C'est moi qui vous le dis, moi qui ai porté comme une blessure dix ans de ma vie ce refus de porter les armes (…)
Aragon, la Semaine sainte, X.
REM. En français classique, c'est moi qui pouvait être suivi d'un verbe à la troisième personne. || « Ce ne serait pas moi qui se ferait prier » (Molière, Sganarelle, 2). Cet accord est aujourd'hui populaire.
9 Moi, précédé d'une préposition. || « On fait de moi, avec moi, devant moi, tout ce qu'on veut » (→ Formaliser, cit. 4). || « Je ne pensais pas…, on pensait en moi, à travers moi, envers et contre moi » (→ 2. Frais, cit. 9, Duhamel).Avec moi (→ Finir, cit. 25). || Chez moi (→ Assez, cit. 20; jour, cit. 52). || Contre moi (→ Armer, cit. 4). || Derrière moi, devant moi (→ Bouffon, cit. 6; loi, cit. 30). || En moi (→ Aspect, cit. 9; instinct, cit. 10). || Sur moi (→ Image, cit. 63; lame, cit. 1). || Vers moi (→ Cahier, cit. 3).Malgré moi (→ Insinuer, cit. 17). || Par moi (→ Immoler, cit. 6). || Sans moi. || Selon moi (→ Assortir, cit. 20).Au fond (cit. 28) de moi. || Après (cit. 2), autour (cit. 9) de moi. || Hors de moi; près, loin de moi…
31 Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi (…)
Racine, Cantiques spirituels, III.
32 Si vous n'avez rien à me dire,
Pourquoi venir auprès de moi ?
Hugo, les Contemplations, II, IV.
De moi. || L'idée n'est pas de moi, mais de lui.Pauvre de moi ! (exclam. fam.). || Je vous donnerai une photo de moi. || C'en est fait de moi. Faire (supra cit. 53). || « Je suis maître (cit. 37) de moi comme de l'univers ».REM. L'emploi de la préposition de pour marquer la possession n'est plus possible aujourd'hui qu'en combinaison avec un autre nom ou pronom (→ ci-dessous, à moi, b).
33 Restez, je vais vous le faire connaître. C'est un grand ami (…) de mon mari et de moi.
Daniel-Rops, Mort, où est ta victoire ? II, II, 2, p. 299.
Pour moi : à mon égard, en ma faveur. || Elle fut pour moi la plus tendre des mères (→ Maman, cit. 5).Quant à moi, pour ma part. || Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé (→ Après, cit. 19, Molière). Pour.
À moi.
a Absolt. Cri pour appeler à l'aide. || « À moi, Auvergne ! voilà les ennemis ! » (cri attribué au chevalier d'Assas, cf. Voltaire, le Siècle de Louis XV, XXXIII).Interpellation. || « À moi, comte, deux mots » (Corneille).
34 Un fracas et je n'entendis plus rien… Puis des cris : — À moi ! vite… Dans la fumée, des blessés se sauvaient.
R. Dorgelès, les Croix de bois, XI.
b Marquant l'appartenance, après un nom (Un ami à moi, un mien ami, un de mes amis) ou après le verbe être. || Ceci est à moi ( À, I., B., et cit. 1, Rousseau). || Ton épée est à moi (Corneille, Cid, I, 3).Fig. || Vous n'êtes pas à lui, mais à moi (→ Importer, cit. 11).
35 Mien, tien. « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil ». Voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre.
Pascal, Pensées, V, 295.
36 Nini, cette vie ne peut plus durer (…) Il faut que tu sois à moi, rien qu'à moi (…)
Aragon, la Semaine sainte, IV.
c Remplaçant me, après certains verbes (énonçant le mouvement, au sens propre, la pensée, l'intérêt, etc.) après les verbes pronominaux et après les locutions verbales. || Laissez venir à moi les petits enfants (cit. 1, Bible).Pensez à moi.Je m'attachai (cit. 58) à lui, il s'attacha à moi. aussi Me.Elle ne fait pas plus attention à moi qu'à une borne (cit. 7). || Il ne tiendrait qu'à moi de m'en fâcher (→ Insolence, cit. 1). Tenir; → aussi le tour Parler à moi.En phrase coordonnée. || Vous lui devez beaucoup plus qu'à moi. || « Immolez (cit. 7) non à moi, mais à votre couronne » (Corneille).
37 Et c'est ainsi, qu'à moi, comme à bien d'autres Parisiens, aucune des misères de ce triste temps n'aura été épargnée (…)
Alphonse Daudet, Souvenir d'un homme de lettres, « Le naufrage », p. 102.
Spécialt. (Devant un participe passé). || Une lettre à moi adressée. || Des figures à moi connues (→ Garnir, cit. 11, et la construction semblable de lui, cit. 54 et supra).
Loc. À part moi : dans mon for intérieur. Part. — ☑ Quant à moi : pour ma part. Quant. — ☑ De vous à moi : entre nous, confidentiellement.
38 De vous à moi, je crois que ce Manilof m'en voulait à cause d'une petite Russe (…)
Alphonse Daudet, Tartarin sur les Alpes, V.
d C'est à moi…Est-ce à moi que vous parlez ?C'est à moi de faire, à faire… : c'est mon rôle, c'est mon tour de faire; il m'appartient de faire. || C'est à moi, est-ce à moi de… ? (→ Borner, cit. 9; finement, cit. 3; forfait, cit. 1). — Ellipt. || À moi de jouer.
39 (…) c'est à vous à parler, ce n'est pas à moi.
France, le Lys rouge, XXII.
40 Est-ce à moi, à dire les bienfaits du soir ?
Giraudoux, Siegfried et le Limousin, II.
10 Loc. || Moi-même, forme renforcée de moi.
a (En appos. Même, I., 2., rem. 3). → Goût, cit. 3; juger, cit. 22.
41 Je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces (…)
Racine, Andromaque, IV, 5.
42 Je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur (…)
Chateaubriand, René.
b Sujet (sans je. → Même, I., 2., rem. 2).
43 (…) je (…) couvrais mes livres favoris d'indications à son usage, soumettant à l'intérêt qu'elle y pourrait prendre l'intérêt que moi-même y cherchais.
Gide, la Porte étroite, IV.
c Attribut. || Je suis (cit. 47) toujours moi-même. || Enfin, je redeviens moi-même.
44 Ce quelque chose en toi, mon enfant, c'est moi-même !
Edmond Rostand, l'Aiglon, I, 13.
d En apposition à me compl. d'objet direct. || Je m'approuve (cit. 25) moi-même.
45 Vous me trompiez, Seigneur. — Je me trompais moi-même.
Racine, Andromaque, I, 1.
46 À force de construire, me fit-il en souriant, je crois bien que je me suis construit moi-même.
Valéry, Eupalinos, p. 33.
e Introduit par une préposition. || Importune (cit. 8) à moi-même. || Étranger (cit. 12) à moi-même. || De moi-même. Même (supra cit. 16). || Par moi-même. || Je me disais en moi-même (→ Cerise, cit. 1).
f Moi-même, pris subst. || Un autre (cit. 30) moi-même (cit. 17).
47 Je me disais que, pour être tel que j'étais, il fallait que, pour la première fois, j'eusse devant moi ce moi-même dont jusqu'à ce jour l'existence m'avait été cachée, et si profondément qu'en le découvrant tout à coup je pensais rencontrer un autre. Cet autre n'était pas un autre : c'était moi (…) Mais tout autant, et plus passionnément que l'autre, cette présence inattendue de moi-même en moi-même agitait mon cœur.
H. Bosco, Un rameau de la nuit, p. 112.
Moi, renforcé par seul. || C'est moi seul qui suis responsable.
REM. 1. Moi seul, sujet (sans je), moi seul pouvais… (Mauriac). → ci-dessous Balzac.
2. À moi seul, à moi tout seul, se construit en apposition au sujet.
48 Moi seul, comme elle l'avait dit, connaissais les secrets de Clochegourde.
Balzac, le Lys dans la vallée, Pl., t. VIII, p. 848.
49 Pour moi, j'assiégerai Narbonne à moi tout seul.
Hugo, la Légende des siècles, X, « Aymerillot ».
50 Je souffre de ce que vous ne viviez pas de moi seul et pour moi seul.
France, le Lys rouge, XIX.
51 C'est moi seul maintenant que vous appelez votre frère.
Claudel, l'Otage, II, 2.
Moi aussi (cit. 46).
Moi non plus.
———
II Moi, n. m. invar. (1583).
1 Le moi : le mot « moi ». || Le moi, le je reviennent très souvent dans ses vers (→ Égotiste, cit.). Je, cit. 7, et égoïsme, cit. 1.
2 Ce qui constitue l'individualité, la personnalité d'un être humain. Esprit (IV., 3.); individu (supra cit. 10; → aussi Espèce, cit. 32). || Le jeu (cit. 2) permet à l'individu de réaliser son moi. || Le moi en contact (cit. 9) avec le monde.Le Culte du moi, trilogie de Maurice Barrès.
52 Le moi de l'auteur s'y manifeste, tourné vers le Moi du lecteur, l'invitant à faire réflexion sur soi pour atteindre le fond intérieur de son être, la vérité suprême qui est la racine commune de toute pensée et de toute existence.
Léon Brunschvicg, Descartes, p. 30.
53 Je ne connais pas d'homme qui voudrait changer vraiment et totalement d'essence avec qui que ce soit. D'un autre, on aimerait les dents, le teint, les traits, la prestance, le savoir, la fortune. Pas la racine, pas l'être profond, pas cette chose qui est le moi, ce moi que l'on préfère, malgré tout, même en le haïssant.
G. Duhamel, Salavin, « Journal », 15 août.
53.1 Ce monde, je puis le toucher et je juge encore qu'il existe. Là s'arrête toute ma science, le reste est construction. Car si j'essaie de saisir ce moi dont je m'assure, si j'essaie de le définir et de le résumer, il n'est plus qu'une eau qui coule entre mes doigts.
Camus, le Mythe de Sisyphe, p. 110.
Par ext. Ce qui constitue la personnalité d'un groupe. || Le « Contrat social » donne un moi commun à la cité (cit. 1, Rousseau).
Spécialt. (Dans le langage de l'amour). || Tout moi, tout mon moi t'appartient.
54 En ce moment, tout moi retourne avec amour vers toi.
Hugo, Lettre à Juliette Drouet, 20 mai 1851.
55 Tu es seul, seul, seul, entends-tu ? dans mon âme, dans tout moi.
France, le Lys rouge, XXVIII.
3 La personnalité, dans sa tendance à ne considérer que soi, à ne parler que de soi. Égocentrisme, égoïsme, égotisme (→ Amour-propre, cit. 2). || Le moi est haïssable (cit. 9, et supra, Pascal). || L'enflure du moi chez les égoïstes (cit. 4).
56 En un mot, le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu'il se fait centre du tout; il est incommode aux autres, en ce qu'il les veut asservir : car chaque moi est l'ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres !
Pascal, Pensées, VII, 455.
57 Ce triomphe enivre l'orgueil, la vanité, l'amour-propre, enfin tous les sentiments du moi. Cette perpétuelle divinisation grise si violemment, que je ne m'étonne plus de voir les femmes devenir égoïstes, oublieuses et légères au milieu de cette fête.
Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, Pl., t. I, p. 253.
58 (…) Au diable ton « moi » ! Pense donc un peu au « toi » ! (…)
R. Rolland, Jean-Christophe, Les amies, p. 1201.
4 Les moi : les diverses formes que prend une même personne à des moments différents de son existence. || Notre vrai moi (→ Essence, cit. 5). || Nos moi successifs. || Lamartine a substitué le moi poétique à son moi réel (→ Généraliser, cit. 6).
59 Moi, reprit-elle, de quel moi parlez-vous ? Je sens bien des moi en moi ? Ces deux enfants, ajouta-t-elle en montrant Madeleine et Jacques, sont des moi.
Balzac, le Lys dans la vallée, Pl., t. VIII, p. 938.
60 Le moi que j'étais alors, et qui avait disparu si longtemps, était de nouveau si près de moi (…)
Proust, À la recherche du temps perdu, t. IX, p. 202.
61 (…) car ce petit bonhomme est une ombre; c'est l'ombre du moi que j'étais il y a vingt-cinq ans (…) Il valait mieux, en somme, que les autres moi que j'ai eus après avoir perdu celui-là.
France, le Livre de mon ami, Livre de Pierre, II, X.
5 Philos. || Le moi : « la personne humaine en tant qu'elle a conscience d'elle-même, et qu'elle est à la fois le sujet et l'objet de la pensée » (Littré). Personnalité, personne.« Ce moi, c'est-à-dire l'âme… » (→ 1. Être, cit. 3, Descartes). || L'idée du moi est caractérisée par le sentiment de son unité et par celui de son identité (cit. 11). || La mémoire, seule forme de constance (cit. 12) du moi.La conscience (cit. 4) et le moi. || L'intuition (cit. 2, Bergson) nous permet de saisir notre moi qui dure. || Connaître son moi, se connaître. || Le Je (cit. 10) et le Moi. || Le moi superficiel et le moi profond selon Bergson. || Le moi transcendantal (Kant); le moi absolu (Fichte).
62 (…) vous m'avez obligé de m'avertir du passage de saint Augustin, auquel mon Je pense, donc je suis a quelque rapport (…) je trouve qu'il s'en est servi pour prouver la certitude de notre être (…) au lieu que je m'en sers pour faire connaître que ce moi, qui pense, est une substance immatérielle (…)
Descartes, Lettre à Colvius, 14 nov. 1640.
63 Je sens que je puis n'avoir point été, car le moi consiste dans ma pensée (…)
Pascal, Pensées, VII, 469.
64 Je sens mon âme, je la connais par le sentiment et par la pensée; je sais qu'elle est, sans savoir quelle est son essence; je ne puis raisonner sur des idées que je n'ai pas. Ce que je sais bien c'est que l'identité du moi ne se prolonge que par la mémoire, et que pour être le même en effet, il faut que je me souvienne d'avoir été.
Rousseau, Émile, IV.
65 Qu'entendons-nous par un moi, en d'autres termes, par une personne, une âme, un esprit ? (…) Ce que nous affirmons, c'est d'abord un quelque chose, un être (…) Ce que nous affirmons en second lieu, c'est qu'il est un être permanent (…) Ce que nous affirmons en troisième lieu, c'est que ce quelque chose est lié à tel corps organisé (…)
Taine, De l'intelligence, II, III, I.
66 (…) je ne trouve pas matière à une analyse dans ce qui fut une réelle aliénation, une abdication de tout mon Moi ancien dans le martyre. Cette idée de la mort sortie des profondeurs intimes de ma personne (…)
Paul Bourget, le Disciple, IV, VI.
REM. On trouve sous la plume de Leconte de Lisle (1891; in D. D. L.) le dérivé moiiste appliqué à M. Barrès, pour égotiste.
6 Psychan. (trad. de l'all. Ich dans l'œuvre de Freud). Une des trois « instances » de l'appareil psychique, dans la théorie de Freud (opposé au Ça et au Surmoi), chargée de la médiation entre les pulsions, les interdits et les impératifs du surmoi et les exigences de la réalité. || Le moi correspond à la partie consciente du psychisme. Ego.
67 Le Moi, parfois le Je (en allemand, das Ich; en anglais, the Ego), ne doit absolument pas être confondu avec le moi de la psychologie non analytique. Génétiquement, il se développe par la différenciation de l'appareil psychique au contact des réalités extérieures (…) L'activité du Moi est consciente (…) préconsciente et inconsciente (mécanismes de défense). La structure du Moi est dominée par le principe de réalité (…) C'est au Moi (…) que revient la défense de la personnalité et son ajustement à l'entourage, la solution des conflits entre l'organisme et la réalité ou entre les besoins incompatibles de l'organisme; il contrôle l'accès à la conscience et à l'expression motrice (…)
D. Lagache, la Psychanalyse, p. 35.
68 Du point de vue dynamique, le moi représente éminemment dans le conflit névrotique le pôle défensif de la personnalité; il met en jeu une série de mécanismes de défense (…). Du point de vue économique, le moi apparaît comme un facteur de liaison des processus psychiques.
J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Voc. de la psychanalyse.
69 Le rôle des identifications dans la genèse du Moi, l'origine de l'énergie dont il dispose, sa force — Moi forts et faibles — sont encore discutés par les analystes.
A. Porot et G. Pascalis, in Porot, Manuel alphabétique de psychiatrie, 1975.
COMP. Chez-moi. — Non-moi. — Quant-à-moi.
HOM. Moie; mois.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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